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XIXe siècle : Le 25 juin 1804, il est guillotiné
à Paris
L'épopée de Cadoudal, l'irréductible
Ennemi de la Révolution, du Consulat puis
de l'Empire, le chef des armées royalistes de l'Ouest devient
la bête noire de Bonaparte, après la tentative d'enlèvement
du Premier consul qui, en 1800, se solde par la mort de plusieurs
Parisiens. Dès lors ce sera une lutte à mort entre les deux
hommes.
par Anne Bernet - auteur d'une Histoire
générale de la chouannerie (Perrin, 2000).
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de Quiberon"
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Kerléano, au hameau
de Brech, près d'Auray en Bretagne vannetaise, est en
ces années 1770 l'une de ces belles maisons de maître
qui tiennent plus du manoir que de la ferme. L'on y
devine, sinon la richesse, du moins l'aisance du propriétaire
agricole. L'homme s'appelle Louis Cadoudal. C'est un
colosse, et un redoutable champion de soule, cette ancêtre
française, terriblement violente, du rugby. Par contraste
sans doute, il a épousé une toute petite jeune femme,
Marie-Jeanne Le Bossé, devant laquelle ce géant file
doux. Leur premier enfant est né le 1er janvier 1771,
un garçon qu'ils ont prénommé Georges. Ils en auront
cinq autres. |
Ce fils aîné, qui promet de ressembler à
son père, a les yeux bleus, des cheveux frisés d'un blond
qui tire sur le roux. Les voisins prophétisent qu'il sera
plus fort encore que maître Louis, qui, pourtant, vous tord
un fer à cheval entre le pouce et l'index, lutte avec les
taurillons et soulève un poulain en le tenant entre ses genoux.
Peut-être est-ce à cela que rêve Mme Cadoudal, ce matin de
printemps, son fils dans les bras, lorsqu'un mendiant entre
dans la cour. Comme elle lui donne l'aumône, le vieux la dévisage,
puis, posant sa main sur la tête du petit Georges, il marmonne
: « Cet enfant-là sera, pour cette maison, la cause de grands
malheurs... »
Trente ans plus tard, s'il lui arrive de
repenser à cet augure, Georges Cadoudal est forcé de conclure
que le vieux voyait étonnamment clair. A un détail près, toutefois
: certains malheurs sont des hontes ; d'autres, des titres
de gloire. C'est pourquoi, même dans ses pires moments de
détresse, il n'arrive pas à regretter la route qu'il a prise.
Cette route, il ne l'a pas choisie ; ce sont les événements
qui l'ont poussé, et l'idée qu'il se faisait de son devoir.
La guerre civile dans l'Ouest se déclenche
début mars 1793, parce que les paysans catholiques de Bretagne,
du Maine, de Basse-Normandie, d'Anjou et du Bas-Poitou n'ont
pas voulu obéir à la nouvelle loi de conscription, appelant
sous les drapeaux 300 000 jeunes hommes. Pas question d'aller
se battre aux frontières pour un gouvernement régicide et
persécuteur. Si, au sud de la Loire, dans les régions que
l'on appellera bientôt la Vendée, les autorités locales ont
été incapables de juguler l'insurrection, en Bretagne, le
général de Canclaux est parvenu, en quinze jours, à rétablir
l'ordre républicain, en tirant sur les foules ameutées, puis
au prix de bon nombre d'exécutions.
Georges s'est battu. Il a constaté que, face
à des troupes professionnelles, les amateurs ne font pas le
poids. Ayant compris que la guerre est un métier, il décide
de l'apprendre. A ses parents, qui l'approuvent, il déclare
: « Jamais l'habit bleu [l'uniforme des armées républicaines]
ne salira mon échine. » Pour échapper à la conscription, accompagné
de quatre autres garçons, il part vers la Loire, vers la Vendée
insurgée, et victorieuse. Avant même d'avoir franchi le fleuve,
comme si le destin voulait lui interdire tout retour, il commet
l'irréparable. Dans une auberge, des soudards sont en train
de violer la fille de la maison, sous les yeux des parents.
Georges et ses amis déboulent dans la salle et tuent les brutes.
Plus d'arrangement possible avec les autorités après cela...
En Anjou, le général marquis Charles de Bonchamps
organise en Compagnies bretonnes les volontaires des autres
provinces qui affluent. Auprès de cet officier de carrière,
de l'aveu même de ses adversaires le plus brillant des commandants
vendéens, Cadoudal va apprendre à se battre. Sept mois de
batailles, de victoires, et puis, le 23 décembre 1793, la
catastrophe : l'écrasement de ce qui reste des armées vendéennes
à Savenay. Au soir de cette sinistre journée, le général républicain
Westermann écrit à la Convention : « Il n'y a plus de Vendée.
Elle est morte sous notre sabre libre. Je viens de l'écraser
dans les marais de Savenay. J'ai fusillé les hommes, massacré
les femmes, ces brigandes qui n'enfanteront plus de brigands,
écrasé les enfants sous les sabots de nos chevaux. Je n'ai
pas un prisonnier à me reprocher. Il faudrait leur donner
le pain de la liberté, et la pitié n'est pas révolutionnaire.
»
Vrai dans ces grandes lignes, le rapport
de Westermann pèche par optimisme : quelques dizaines de combattants
ont survécu. Ceux-là sont allés au bout de l'horreur, témoins
de scènes d'abomination qu'ils ne pourront jamais oublier.
Parmi eux, Cadoudal. A ses côtés, un garçon d'un an son cadet,
Pierre Mercier, fils d'aubergistes de Château-Gontier, rencontré
chez les volontaires de Bonchamps, et devenu son meilleur
ami. Et même un peu plus, car Pierre a une soeur, Lucrèce,
dont Cadoudal est tombé amoureux. Ils se sont juré fidélité,
ont échangé des promesses de mariage.
Le 6 janvier 1794, au terme d'un périple
à travers un pays ravagé par la guerre et sillonné par les
patrouilles ennemies, Cadoudal, toujours flanqué de Mercier,
revient à Kerléano. Aussitôt, il entreprend de contacter les
insurgés de l'année précédente et, leur racontant les malheurs
de la Vendée, de les inviter à reprendre les armes. Ses efforts
ne tardent pas à être couronnés de succès tant le joug de
la République pèse lourd sur le Morbihan. Mais un voisin des
Cadoudal, Le Moing, commence à trouver suspecte la conduite
de Georges et de son ami. Passant leurs nuits à se livrer
à des activités subversives, les deux garçons dorment toute
la journée. Il n'est pas habituel, chez les paysans, qu'on
laisse deux grands fainéants de 20 ans se prélasser de la
sorte. Le Moing est jaloux de la réussite de Louis Cadoudal.
Il va le dénoncer à la gendarmerie, l'accusant de couvrir
les menées contre-révolutionnaires de son aîné et de son hôte.
Le 29 juin, les gendarmes déboulent à la
ferme, arrêtent Georges et Pierre, et pour faire bonne mesure,
les parents, l'oncle, et le plus âgé des frères du suspect,
Julien. Sans ménagements, même pour Mme Cadoudal enceinte
de sept mois, la famille est jetée dans les cachots de la
prison de Brest, où on l'oublie, car la chute de Robespierre,
le 28 juillet, a enrayé l'action des tribunaux révolutionnaires.
Mais pas les épidémies... En quelques semaines, Georges perd
sa mère, qui meurt en mettant au monde une petite fille, sa
petite soeur, et son oncle Denis. Autant de deuils dont Cadoudal
rend la Révolution responsable et qui font de lui un ennemi
un peu plus irréconciliable du régime.
En novembre 1794, Georges et Mercier s'évadent
de la prison de Brest, regagnent le Morbihan, constatent que
leurs efforts ont porté leurs fruits puisque le département
a repris les armes, mais sont surpris de découvrir leurs groupes
coiffés par un nouveau venu, le comte de Puisaye. Ancien député
du Perche à la Constituante, proche du parti girondin et proscrit
pour cela, réfugié en Ille-et-Vilaine, Joseph de Puisaye est
un étrange personnage, mégalomane, tenant de l'escroc et de
l'aventurier.
En détournant des courriers du gouvernement
britannique, il est parvenu à se faire passer, auprès des
Anglais, pour le chef d'une armée royaliste bretonne qui n'existe
que dans son imagination. Ayant extorqué des fonds aux Anglais,
il a entrepris de fédérer à son profit les bandes d'insurgés
de Bretagne. Doté d'un toupet monstre, possèdant d'authentiques
talents de diplomate et d'un énorme sens politique, il n'a
pas trop mal réussi son coup. Lorsque Cadoudal revient, Puisaye,
justement, vient de s'embarquer pour l'Angleterre dans l'intention
d'organiser un débarquement d'émigrés français. En guise de
suppléant, il laisse derrière lui un lamentable personnage,
Cormatin, authentique escroc qui profite de la situation et
entame, escomptant en retirer des profits personnels, des
négociations avec le gouvernement thermidorien, désireux de
mettre un terme aux insurrections de l'Ouest.
Les négociations culminent au mois d'avril
1795 dans les pourparlers de paix entamés entre républicains
et royalistes au manoir de La Mabilais, près de Rennes. Elles
vont être, pour Cadoudal, l'occasion d'entrer dans l'Histoire.
En désavouant publiquement les menées de Cormatin et en quittant
la conférence - départ qui entraînera celui de la plupart
des négociateurs royalistes -, Georges, à 24 ans, s'impose
comme la personnalité la plus brillante et la plus prometteuse
de la contre-révolution bretonne. Une réputation qui se vérifie
dès le mois de juillet, lorsque les troupes émigrées débarquées
à Quiberon et les combattants locaux se retrouvent piégés
dans la presqu'île. Seul Cadoudal parvient à évacuer ses hommes
et, l'opération de diversion à laquelle il doit participer
tournant au fiasco, il réussit, une seconde fois, à ramener
ses troupes en Morbihan sans pertes.
Dès lors, Cadoudal devient la figure emblématique
de cette résistance royaliste bretonne, que l'on appelle désormais,
à l'instar de la révolte mayennaise, une chouannerie. Chef
roturier, doté d'un physique impressionnant, et d'un ascendant
rare sur ses hommes, il jouit d'une popularité exceptionnelle
jusqu'auprès des princes en exil dont il reçoit les messages
d'encouragement. Cela lui permet de se libérer de l'encombrante
tutelle de Puisaye, discrédité pour la façon dont il a géré
l'affaire de Quiberon. Le refus systématique de Georges de
remplacer ses officiers paysans par des gentilshommes rentrés
d'émigration ajoute une touche finale à son image.
Puisaye fait courir le bruit, dans les milieux
de l'émigration, que « Monsieur Georges » est fortement «
anti-noble », qu'il incarne une espèce née de la Révolution,
« le jacobin blanc », personnage dangereux que l'on ne pourra
plus jamais soumettre à l'ordre ancien. Au vrai, Cadoudal
n'est pas loin d'adhérer à cette analyse. Lui-même l'avouera
à l'un de ses amis, Guillaume Hyde de Neuville : « Voyez-vous,
Hyde, quand le roi reviendra, si j'ai un bon conseil à lui
donner, c'est de nous faire fusiller tout de suite, car, quoiqu'il
arrive, nous ne serons plus jamais que des rebelles : le pli
est pris. »
Cette image de « jacobin blanc » n'effarouche
pas autant que Puisaye l'a cru. Au contraire, dans l'entourage
de Louis XVIII et de son frère, le futur Charles X, les plus
intelligents comprennent que Georges, son détonnant mélange
de fidélité à Dieu et au roi allié à une conception de la
liberté, non pas révolutionnaire mais typiquement bretonne,
représente une voie possible vers un avenir monarchique différent,
une restauration qui corrigerait les défauts de l'Ancien Régime.
Pour l'heure, on est loin de cette restauration.
La capture et l'exécution de Stofflet et de Charette, les
derniers généraux vendéens, en février et mars 1796, ont permis
au général Hoche de porter tout son effort militaire au nord
de la Loire. Ecrasés sous le nombre, privés de l'appui anglais,
les chouans, région par région, sont contraints de rendre
les armes. Le 19 juin 1796, à Vannes, Cadoudal signe un acte
de soumission à la République auquel il n'attache aucune valeur.
Depuis que, l'année précédante à Quiberon, Hoche a oralement
promis la vie sauve aux royalistes s'ils capitulaient, puis
s'est parjuré laissant fusiller 751 prisonniers, Cadoudal
estime qu'une parole donnée à cet homme-là n'engage à rien.
Ce n'est qu'un moyen d'attendre des jours meilleurs, et l'occasion
de reprendre la guerre avec des chances de la gagner.
Ces jours meilleurs, Cadoudal va les attendre
dans la clandestinité, jusqu'en octobre 1799. La corruption
du Directoire, l'état de misère et d'insécurité dans lequel
le régime plonge la France et, dans l'Ouest, les vexations,
les arrestations, les meurtres, les exécutions sommaires subis
quotidiennement par les paysans et les anciens chouans, ont
remis des gens qui n'aspiraient qu'à la paix dans une colère
rouge. La France entière espère se débarrasser du gouvernement
des « pourris ».
Ce n'est pas Louis XVIII qui gagnera cette
partie. Bien que ses partisans, à l'automne 1799, s'emparent
de grandes villes (Le Mans, Saint-Brieuc, Nantes), ils se
font prendre de vitesse par le général Bonaparte. On le croyait
coincé en Egypte, il est déjà à Paris, puis à Saint-Cloud,
où, le 9 novembre, il provoque un coup d'Etat et s'empare
du pouvoir. Le bruit court que Bonaparte a pris le pouvoir
dans l'intention de le rendre à Louis XVIII, imitant le général
Monk, successeur de Cromwell, qui rétablit Charles II sur
le trône d'Angleterre, au milieu du XVIIe siècle. C'est dans
cette illusion que les chefs victorieux de l'Ouest insurgé
acceptent d'entamer des négociations avec ses représentants.
Le 25 novembre, les belligérants signent un armistice, valable
jusqu'au 5 janvier 1800. Pendant ces six semaines, à coup
de promesses et de menaces, cédant tout ou presque sur la
question religieuse, rien sur le plan politique, Bonaparte
va renverser la situation, diviser l'adversaire, le démoraliser,
et amener les Vendéens à accepter la paix.
Cette stratégie, Cadoudal, commandant en
chef des armées de Bretagne, conseillé par Pierre Mercier,
l'a comprise plus vite que les autres, mais il a beau jouer
de toute son influence, tenter même, le 20 janvier 1800, un
ultime combat, à Pont-du-Loch, qui se solde par un semi-échec,
il est impuissant à empêcher la fin d'une guerre dont beaucoup
ne veulent plus, maintenant que le pouvoir a dissocié les
intérêts de Dieu de ceux du roi.
Les royalistes qui refusent de rendre les
armes, Bonaparte les fait poursuivre, capturer, exécuter,
tels le chef normand Frotté et ses six lieutenants, qui sont
fusillés le 18 février à Verneuil, encore porteurs des sauf-conduits
délivrés par les autorités.
Cadoudal et Mercier, qui jugent le chef de
l'Etat capable de tout, ne veulent pas mourir inutilement.
Dès le 14 février, ils ont signé une nouvelle soumission,
qui ne revêt à leurs yeux aucune importance, comme d'habitude.
Ce qui n'empêche pas Georges, à l'instar des autres chefs
royalistes, d'accepter une entrevue avec le Premier consul
(lire page 39) . De part et d'autre, l'antipathie est
immédiate, totale. S'échappant de Paris, malgré la surveillance
policière, Cadoudal passe en Angleterre, décidé à obtenir
un dernier effort financier des Anglais et la participation
active du comte d'Artois au prochain soulèvement. Il n'aura
jamais lieu : le 14 juin 1800, à Marengo, Bonaparte écrase
les armées coalisées, et la Grande-Bretagne, en position de
faiblesse, préfère lâcher l'opposition royaliste au Premier
consul. Ce retrait condamne le recours à l'action militaire
classique. Mais pas à toute action. Avec le Consulat, le régime
se réduit à un seul homme. Si cet homme venait à disparaître,
une restauration ne redeviendrait-elle pas possible ?
Cadoudal le croit, qui envisage la possibilité
d'enlever Bonaparte sur la route de Malmaison et de le livrer
aux Anglais. C'est afin d'estimer les chances de réussite
d'une telle action qu'en novembre 1800, il expédie à Paris
un groupe de ses officiers, sous les ordres du chevalier de
Saint-Régeant. Lequel, adepte de méthodes plus expéditives,
prend des initiatives sans en référer à Georges. Au lieu d'enlever
Bonaparte, pourquoi ne pas le tuer ? Le 24 décembre, alors
que le Premier consul doit se rendre à l'Opéra, une voiture
piégée explose sur le parcours du cortège, rue Saint-Nicaise,
manque Bonaparte mais fait une dizaine de victimes parmi les
passants...
Cadoudal est absolument étranger à cette
action terroriste dont la stupidité, l'inutilité et la cruauté
le plongent dans un état de fureur quand il l'apprend. Cela,
Bonaparte, incapable d'imaginer des subordonnés prenant des
initiatives ou désobéissant aux ordres, ne voudra jamais l'admettre.
Cadoudal est désormais l'homme à abattre. Autour de lui, l'étau
se referme. A défaut de le prendre, on traque ses proches.
Le 21 janvier 1801, Pierre Mercier est abattu
par les gendarmes, près de Loudéac ; le 8 février, Julien
Cadoudal, le jeune frère de Georges, est assassiné par l'escorte
militaire qui l'emmène à Lorient pour un simple interrogatoire.
Ces drames successifs atteignent Georges. Pour la première
fois, ses proches voient cet homme de fer fléchir et... pleurer.
Sa détresse est si grande qu'il commet l'imprudence d'écrire
à Lucrèce Mercier, la fiancée qu'il n'a revue qu'une fois
depuis 1793. Il la supplie de le rejoindre en Bretagne. Une
folie, car la famille Mercier est surveillée. Tout déplacement
de la jeune fille conduirait la police droit à son fiancé.
Faisant taire son amour pour Georges, Lucrèce ne répond pas,
consciente qu'une simple lettre suffirait à le perdre.
Désespéré, au printemps 1801, Cadoudal et
une poignée de ses fidèles repassent en Angleterre, où le
gouvernement consent à les recevoir officieusement, en tant
que réfugiés politiques. L'exil se prolonge deux ans, jusqu'à
la rupture de la paix d'Amiens, en 1803, qui rouvre la guerre
entre la France et la Grande-Bretagne. L'idée d'enlever Bonaparte
retrouve du crédit auprès du gouvernement Pitt, de nouveau
prêt à soutenir une tentative des chouans. En août, Cadoudal
et un premier groupe de conjurés débarquent au pied de la
falaise de Biville, en pays de Caux, et de là, grâce à des
passeurs, gagnent Paris où ils arrivent début septembre. «
Le coup essentiel », comme ils appellent l'affaire, a commencé.
Le projet, réactivation améliorée de celui de 1800, est audacieux
mais réalisable, à condition de se rallier le plus prestigieux
des opposants militaires à Bonaparte, le général Moreau. Cadoudal
compte sur la solidarité bretonne : Moreau est Finistérien.
En théorie, voici ce qui doit se passer :
les chouans attaqueraient le convoi consulaire sur la route
de Malmaison, enlèveraient Bonaparte, l'expédieraient en Angleterre.
Pendant ce temps, à Paris, Moreau et le général Pichegru -
jadis républicain mais devenu royaliste depuis qu'il s'est
évadé du bagne guyanais où le Directoire l'a expédié -, profiteraient
de la confusion créée par la disparition du Premier consul,
s'empareraient du pouvoir, obtiendraient le soutien de l'armée,
et rappelleraient Louis XVIII.
Le seul problème, mais il est de taille,
c'est que Moreau refuse de marcher dans le complot. On perd
du temps à essayer de le convaincre. Un temps que la police
et les services de renseignement, informés de la présence
des chouans à Paris, mettent à profit. Entre le 21 janvier
et le début mars 1804, l'un après l'autre, tous les complices
de Cadoudal, ou presque, sont arrêtés. Sa cache même n'est
pas sûre. Le 9 mars, il doit en changer, gagner la rue du
Four et la boutique du parfumeur Caron, sympathisant royaliste.
Au crépuscule, Cadoudal, déguisé en fort des halles, est place
du Panthéon, et attend le fiacre qui doit l'emmener. C'est
la police qui surgit. Une bagarre éclate, au cours de laquelle
le chef breton parvient à s'engouffrer dans le véhicule, qui
démarre au galop. Mais l'affidé qui conduit l'attelage connaît
mal le quartier Latin, et s'égare. Epuisé, le cheval s'effondre.
Georges saute du fiacre, et se retrouve nez à nez avec deux
inspecteurs... Il en abat un, assomme l'autre, s'échappe encore.
Se perd lui aussi, revient sur ses pas, et donne dans le dispositif
policier. Aux forces de l'ordre qui l'entourent, à l'inspecteur
Caniolle qui l'identifie, il répond calmement : « Oui, je
suis Georges. »
L'instruction dure deux mois sous l'accusation
- gênante dans la mesure où Bonaparte s'apprête à supprimer
le régime républicain afin de se proclamer empereur - d'atteinte
à la sûreté de la République. Qu'importe, les volontés du
presque empereur ne connaissent pas d'obstacle. Après avoir
fait enlever et fusiller le duc d'Enghien, gage accordé à
la gauche jacobine sous le prétexte fallacieux qu'il devait
être le prince attendu par Cadoudal, Napoléon veut maintenant
terroriser son opposition de droite en faisant un exemple.
Il y a 46 prévenus - moins Pichegru retrouvé « suicidé » d'une
curieuse manière dans sa prison - sur le banc des accusés,
dont Moreau qui a pourtant refusé de s'en mêler - ce que Bonaparte
sait parfaitement. Exceptés les seconds rôles et les innocents,
comme la commerçante qui a logé Cadoudal sans savoir qui il
était, tous doivent être condamnés à mort. Ce sont les volontés
impériales. La juridiction d'exception nommée pour l'occasion
va s'employer à les satisfaire.
Commencés le 28 mai, les débats s'achèvent
le 10 juin. La peine capitale est prononcée vingt fois, mais
épargne Moreau, dont l'innocence est éclatante, ce qui n'empêche
pas de le condamner à deux ans de prison, sentence ridicule
qui fait dire à Napoléon : « Ces imbéciles l'ont condamné
comme un voleur de mouchoirs ! » Parmi les condamnés, Cadoudal,
évidemment, ses principaux lieutenants, nobles ou roturiers
: Bouvet de Lozier, Coster de Saint-Victor, le duc de Polignac,
le marquis de Rivière, Charles d'Hozier, Aimé Joyaux, Armand
Gaillard, Michel Roger, mais aussi d'humbles paysans morbihannais
attachés à leur chef et qui l'ont suivi jusque-là, tel Picot,
l'ancienne ordonnance de Mercier.
Murat et sa femme, Caroline Bonaparte, Joséphine,
Hortense de Beauharnais, qui comprennent l'effet négatif qu'aurait,
dans l'opinion, une pareille fournée de têtes coupées, digne
des pires jours de Robespierre, interviennent, et réussissent
à sauver, à force de supplications, huit des condamnés. Ce
n'est pas un hasard si, excepté Gaillard, qui bénéficie d'une
erreur de procédure invraisemblable, ils appartiennent à la
haute noblesse, que l'Empereur veut se rallier, ou touchent
à l'armée et aux banques suisses, puissances que personne
n'ose indisposer... Les autres sont trop petits personnages
pour intéresser la jeune cour impériale. La douzaine d'hommes
toujours promis au bourreau sont tous des roturiers sans appui,
mis à part Cadoudal, en faveur duquel personne, hormis Murat,
n'ose intercéder, et Jean-Baptiste Coster de Saint-Victor,
qui a le tort impardonnable d'avoir autrefois partagé avec
le général Bonaparte les faveurs d'une même actrice...
Une porte leur reste ouverte. Napoléon a
laissé entendre que, si Cadoudal s'abaissait à demander sa
grâce, il épargnerait le groupe entier. Une seconde, Georges
hésite, relit le document qui n'attend que sa signature. Une
formule lui saute aux yeux : « [...] supplie Sa Majesté l'Empereur
et roi... » Le reniement de tout ce qu'il a défendu, une trahison
envers ceux qui l'ont suivi et sont morts à ses côtés pour
la cause royale. Décidément, sa peau et celles des onze autres
ne valent pas ce prix. Il froisse le papier, le jette, s'exclame
: « Le bougre ! Non content de nous tuer, il essaie en plus
de nous déshonorer ! » Cette fois, tout est joué. Songe-t-il
à Lucrèce Mercier, la seule femme qu'il ait jamais aimée ?
Oui, mais cette considération ne le fera pas fléchir. A la
différence des autres épouses, fiancées, soeurs ou filles
de condamnés, Mlle Mercier n'a rien tenté en faveur de Georges,
persuadée qu'une démarche aussi humiliante que vaine abîmerait
leur histoire d'amour. Cette fierté ne diminue pas sa peine.
Inconsolable, elle prendra le voile chez les ursulines.
Le 25 juin, à 11 heures du matin, les charrettes,
en provenance de la Conciergerie, arrivent place de Grève
(l'actuelle place de l'Hôtel-de-Ville), se frayant difficilement
un passage dans une foule énorme de curieux. Le premier, Georges
en descend, marche vers le bourreau, lui dit : « C'est à moi
de donner l'exemple. Quand vous aurez terminé votre office,
n'oubliez pas de montrer ma tête à mes compagnons, afin de
leur ôter toute idée que j'aie pu leur survivre. » En fait,
Cadoudal redoute une manoeuvre de dernière seconde, une grâce
accordée sans qu'il l'ait demandée, et qui n'épargnerait,
pensée insupportable, que lui... Il préfère prendre les devants.
En se dirigeant vers la guillotine, il récite l' Ave Maria
, s'arrête au verset « Priez pour nous, pauvres pécheurs,
maintenant... » ; son confesseur lui murmure : « Continuez.
» Cadoudal a un sourire, hausse les épaules : « A quoi bon,
monsieur l'abbé ? Et à l'heure de notre mort, n'est-ce pas
maintenant ? »
Ainsi s'achève, loin des provinces de l'Ouest,
avec l'exécution du dernier général royaliste, une guerre
civile qui a duré onze ans, et fait plus de trois cent mille
morts.
Premières armes
Le 17 octobre 1793, le général vendéen Bonchamps meurt
lors de la "déroute de Cholet" (ci-dessus). C'est
auprès de cet officier que Cadoudal (portrait) a appris
à se battre.
Repères
1771 Naissance de Georges Cadoudal le 1er janvier.
1793 : Rencontre avec Pierre Mercier. Fiançailles
avec Lucrèce Mercier. Début des chouanneries. 1794
: Cadoudal et Mercier s'évadent de la prison de Brest.
1796 : Le 19 juin, signature de la paix à Vannes.
Fin de la deuxième chouannerie. 1799 : Début en octobre
de la troisième chouannerie. 1800 : Le 24 décembre,
attentat de la rue Saint-Nicaise. 1801 : Le 21 janvier,
mort de Pierre Mercier. Suivie le 8 février de l'assassinat
de Julien Cadoudal. Cadoudal repasse en Angleterre.
1803 : Préparation de l'enlèvement de Bonaparte. 1804
: Le 9 mars, arrestation de Cadoudal qui sera guillotiné
le 25 juin.
Le malentendu des Tuileries
Lorsqu'il reçoit Cadoudal en 1800, Bonaparte ne comprend
pas qu'il a affaire au véritable chef de l'insurrection
bretonne. Naissance d'un quiproquo tragique... Le
rendez-vous que le Premier consul accorde, le 5 mars
1800 aux Tuileries, aux généraux vendéens, bretons
et manceaux, est, dans son esprit, une opération de
séduction. Conscient de la fascination qu'il exerce
sur la plupart de ses interlocuteurs, Bonaparte est
persuadé de retourner ces hommes, de s'en faire des
alliés. Ou, à défaut, de leur inspirer une crainte
suffisante pour les obliger à se tenir tranquilles.
Cependant, il va commettre une erreur psychologique
aux conséquences gigantesques. Mal renseigné, Bonaparte
est convaincu que Pierre Mercier, l'ami et le lieutenant
de Cadoudal - absent de cette réunion à laquelle il
a refusé de se rendre -, est le véritable commandant
de la Bretagne. Aussi se croit-il d'autant moins obligé
de ménager Cadoudal, qu'il éprouve un certain mépris
envers ce roturier. Mortifié de cet accueil grossier,
Cadoudal, intime des princes, maréchal de camp des
armées royales, grade qui anoblit d'office son titulaire,
sort du palais fou de rage. Au directeur de l'agence
royaliste de Paris, Hyde de Neuville, il dit : « Ah,
si vous saviez ce que j'ai eu envie de prendre ce
petit homme entre mes bras et de serrer, serrer, serrer
! A l'étouffer ! ». Une seconde rencontre, quelques
jours plus tard, où Bonaparte commet une nouvelle
maladresse en tentant tour à tour de menacer Cadoudal
puis de l'acheter, aggrave leur mésentente. Il ne
s'agit plus d'un différend politique, mais d'une haine
personnelle, d'homme à homme. Les deux protagonistes
n'auront de cesse d'avoir abattu l'autre. Et l'attentat
de la rue Saint-Nicaise, le 24 décembre 1800, va ancrer
définitivement Bonaparte dans la certitude que Cadoudal
est un assassin, et l'autoriser à tout tenter contre
lui. Il n'admettra jamais, pas même après l'arrestation
et les aveux circonstanciés de Saint-Régeant, que
le chef breton ait pu être innocent de ce crime. Afin
de se débarrasser de Cadoudal, au cours de l'hiver
1801, la police ne recule en effet devant aucun procédé,
payant certains de ses proches afin de l'empoisonner.
Prévenu par le préfet d'Ille-et-Vilaine, à qui ces
manières répugnent, Cadoudal déjoue ces tentatives.
On recourt alors à la prise d'otage en arrêtant son
jeune frère, Julien. Et, comme Georges Cadoudal ne
tombe pas dans le piège, on assassine Julien, avec
l'arrière-pensée que ce crime poussera l'aîné à commettre
une erreur et le fera prendre. Une fois encore, c'est
peine perdue puisque le chef de l'insurrection bretonne
passe en Angleterre, plus décidé que jamais à régler
ses comptes avec le chef de l'Etat. Pour Bonaparte,
la seule pensée que Cadoudal soit en vie constitue
une épée de Damoclès. S'il est une chose qui lui fasse
peur, c'est l'idée de le voir resurgir. Joseph Fouché,
ancien ministre de la Police, disgracié pour n'avoir
pas su déjouer l'attentat de la rue Saint-Nicaise,
va se servir de cette angoisse du Premier consul,
pour rentrer dans ses bonnes grâces et de récupérer
son portefeuille, récompense méritée de l'homme qui
aura débarrassé la France du « terroriste, du monstre
breton ». Les réseaux personnels de Fouché et les
services de renseignement ne sont pas étrangers à
la décision de Cadoudal de risquer le « coup essentiel
», l'enlèvement de Bonaparte afin de le remettre aux
Anglais. Il est d'ailleurs, dans ce contexte, très
difficile de savoir qui, des royalistes ou des services
consulaires, intoxique et manipule les agents de l'adversaire.
Ce qui est certain, c'est que Fouché et Bonaparte
utiliseront au maximum, en évitant de le faire arrêter
dès le début, la présence de Georges à Paris à la
fin de l'année 1803. Cela leur permettra, entre autres,
de liquider le malheureux duc d'Enghien et de compromettre
le général Moreau, principal rival du Consul dans
les milieux militaires, puis, jouant sur la panique
de l'opinion, d'imposer le sénatus-consulte qui instaure
l'Empire héréditaire. Parfaitement conscient d'avoir
été utilisée par la propagande gouvernementale, Cadoudal
dira à ses compagnons : « Messieurs, nous voulions
rendre un roi à la France. Nous avons fait mieux,
nous lui donnons un empereur... ».
En complément
- Georges Cadoudal ou la Liberté, de Jean-François
Chiappe (Perrin, 1971).
- Cadoudal, de Jean de La Varende (Nouvelles Editions
latines, 1970).
- Georges Cadoudal et la chouannerie, de Georges de
Cadoudal (Téqui, 1971).
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