| Etude établie en janvier 2003
par le service
des études historiques - section des études
bilatérales.
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La France, la Marine et les
Etats-Unis
par Philippe Lasterle
Au cours des dernières décennies du XVIIIe
siècle, Français et ceux que l’on n’appelle pas encore «Américains»
établissent les bases d’une relation fondée sur des intérêts
partagés davantage que sur une soi-disant amitié. Les deux
peuples, qui ne se connaissent pas, n’éprouvent alors aucun
sentiment amical l’un pour l’autre. George Washington, qui
a chassé les colons français de Louisiane, n’envisage d’ailleurs
pas de faire appel à l’ancienne puissance coloniale pour aider
les Insurgents à secouer le joug britannique. C’est la volonté
française d’affaiblir la Grande-Bretagne, vainqueur de la
guerre de Sept Ans, et elle seule, qui pousse la France à
participer à la guerre d’Indépendance américaine. De même,
quelques années plus tard, ce sont les préjudices, que subit
le commerce maritime américain, qui amènent Français et Américains
à se faire la guerre, sans la déclarer, entre 1797 et 1801.
On l’aura compris, les deux peuples sont « amis » quand leurs
intérêts convergent. Que ces derniers divergent, et les voilà
rivaux, voire ennemis. Mais, de chaque côté, la pudeur empêche
de parler de « guerre ». Le dernier quart du XVIIIe siècle
nous montre finalement combien Français et Américains peuvent,
en fait, être les « meilleurs ennemis du monde ».
Les débuts de la guerre d’Indépendance
américaine
« L’Angleterre est l’ennemie déclarée de
votre puissance et de votre Etat, elle le sera toujours. Il
n’y aura que la révolution d’Amérique, qui arrivera, mais
que nous ne verrons vraisemblablement pas, qui remettra l’Angleterre
dans l’état de faiblesse où elle ne sera plus à craindre en
Europe », écrit le duc de Choiseul à Louis XV, en 1765. Le
secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, à la Guerre et
à la Marine ne se trompe que sur un point : la « révolution
d’Amérique » arrivera beaucoup plus tôt que prévu. Grâce à
sa supériorité navale, la Grande-Bretagne est sortie victorieuse
de la guerre de Sept Ans. Mais cette suprématie sur les puissances
continentales a un prix, la guerre sur mer ayant été extrêmement
coûteuse. Aussi, dès la fin du conflit, en 1763, le Parlement
britannique veut, tout en limitant leurs développements économiques
et industriels , faire participer ses treize colonies de Nouvelle-Angleterre
à l’effort financier. Ces dernières s’y opposent au motif
qu’elles ne sont pas représentées à Westminster. « No taxation,
without representation », clament les colons mécontents. Ils
contestent, en effet, le droit de la métropole à établir des
impôts sans l’accord des assemblées locales. Londres accepte
de revoir sa copie, mais décide, malgré tout, de taxer le
commerce des colonies d’Amérique. Les Townshend Acts (1767)
mettent le feu aux poudres, et sont finalement à l’origine
de l’insurrection américaine.
Pendant plusieurs années, une « guérilla
» oppose les colons récalcitrants au paiement des nouveaux
impôts (en particulier celui sur le thé), aux gouverneurs
nommés par la métropole. Les incidents se multiplient à partir
de 1770, entre « Tuniques Rouges » et « Fils de la Liberté
», en particulier à Boston, principal port d’exportation des
produits coloniaux vers l’Angleterre, et lieu où sont prélevées
par les agents du fisc britannique les taxes incriminées.
Le 16 décembre 1773, des Bostoniens, déguisés en Indiens,
détruisent même les cargaisons de thé de la Compagnie anglaises
des Indes orientales. Au lendemain de la Boston Tea Party,
le roi George III (1760-1820) et le cabinet North optent pour
la fermeté, et décident l’envoi de renforts pour mater la
rébellion en Nouvelle-Angleterre. En même temps, par le Boston
Port Bill du 31 mars 1774, Londres ferme le port au commerce
jusqu’à ce que la Compagnie des Indes et les douanes britanniques
aient reçu compensations pour les pertes subies. Elles ne
viendront jamais. La rupture que pressentait Choiseul est
inévitable. Prélude à l’escalade, les forces britanniques
occupent Boston.
A Philadelphie, les délégués des colonies,
réunis en « Congrès continental » le 5 septembre 1774, proclament
le droit des « Américains » à décider des questions budgétaires
et à lever des milices. En réponse, la Couronne envoie un
corps expéditionnaire et entreprend le blocus des côtes. Le
19 avril 1775, la fusillade de Lexington (Massachusetts) précipite
l’ouverture des hostilités. La guerre d’Indépendance américaine
commence. Tandis que l’armée des treize colonies, sous le
commandement de George Washington, est partout battue, les
escadres britanniques asphyxient peu à peu le commerce des
colonies en bloquant les ports, principalement celui de Boston.
Le 4 juillet 1776, par une déclaration où l’élévation de la
pensée et la logique du raisonnement rivalisent avec la perfection
du style , les colons anglais de Nouvelle-Angleterre se déclarent
indépendants du Royaume de Grande-Bretagne et d’Irlande. Les
Etats-Unis d’Amérique sont nés. Pour faire reconnaître leur
indépendance, les Américains sont obligés d’entamer une guerre
contre leur ancienne métropole. Elle durera jusqu’en 1783.
Et il faudra attendre 1787 pour qu’ils entreprennent de traduire
les principes de la philosophie des Lumières, qui les ont
partiellement inspirés, en une constitution fédérale et en
des institutions viables. La souplesse de la première et l’adaptabilité
des secondes leur ont permis d’être encore en vigueur aujourd’hui,
quand en France une valse de constitutions et de régimes va
émailler les XIXe et XXe siècles.
Naissance de la marine américaine
Le 13 octobre 1775, le Congrès américain
charge un Comité de la Marine, précurseur du futur ministère,
de créer une flotte de guerre. Peu après, cette instance voit
ses attributions étendues à l’ensemble des affaires maritimes.
Pour monter de toutes pièces une marine militaire, l’organisme
administratif, dirigé par le commodore Hopkins, s’inspire
de ce qu’il connaît déjà - le modèle britannique - tout en
se pliant aux conditions locales et aux minces réalités financières
du moment. Au moins peut-il s’appuyer sur l’expérience des
chantiers de construction de la côte atlantique qui, depuis
un siècle, construisent des navires pour la Royal Navy. Quant
aux équipages, Hopkins fait appel aux marins et officiers
qui ont servi dans la flotte de Sa Majesté. Parmi ces patriotes
figure le jeune lieutenant de vaisseau John Paul Jones, qui
sera montré en exemple à des générations d’officiers de Marine
américains, pour avoir résumé une évidence en une formule
restée célèbre : « Without a respectable Navy, alas America
! ». Bien que certaines fournitures fassent défaut, un nombre
impressionnant de bâtiments est mis à l’eau pendant le conflit.
Si un seul vaisseau de 74 canons, l’America, est construit,
les petites frégates, corvettes, bricks et autres goélettes
sont d’assez bonne facture. En revanche, l’artillerie pose
problème. Le savoir-faire manque, si bien que, pour l’armement
et les autres fournitures militaires, les Insurgents se tournent
vers la France.
La Nourrice d’Hercule
Le déséquilibre sur terre et sur mer entre
forces américaines et anglaises est tel que les premières
années de la guerre sont extrêmement difficiles pour les Insurgents.
En dépit de quelques succès retentissants, comme à Saratoga
(17 octobre 1777), les revers se multiplient. L’indépendance
risque d’être de courte durée si une aide extérieure massive
ne vient pas contrebalancer l’arrivée incessante de renforts
anglais. C’est de la France, et dans une moindre mesure de
l’Espagne, que cette aide va venir. A partir de 1778, l’appui
français diplomatique, financier et surtout militaire va s’avérer
déterminant. La France tout entière attendait l’occasion inespérée
de prendre une revanche sur l’Angleterre, quinze ans à peine
après la fin de la guerre de Sept Ans . L’insurrection des
colonies américaines lui en donne l’occasion, bien que les
sujets britanniques révoltés aient fortement contribué à la
perte des arpents de neige canadiens, Washington ayant même
fait fusiller des soldats français en 1754. Qu’importe ! L’anglophobie
est alors plus forte que le souvenir de l’échec américain.
Le 2 mai 1776, Louis XVI (1774-1792) prend
la décision d’aider militairement les Insurgents, de manière
clandestine d’abord, via des agents du Roi, tel Caron de Beaumarchais
, officielle ensuite. Le savant Benjamin Franklin, qui débarque
dans le petit port breton d’Auray le 6 décembre 1776, vient
chercher appui et subsides en France. Depuis l’hôtel parisien
de Valentinois, où il résidera entre 1777 et 1785, il s’emploie
efficacement à persuader l’opinion et la Cour, tandis que
le comte de Vergennes, ministre des Affaires étrangères de
Louis XVI, prépare la guerre sur le plan diplomatique, après
avoir vaincu l’opposition du contrôleur général des Finances,
Turgot. Notons que pendant le conflit, fait unique dans les
annales budgétaires de la France, le budget de la Marine dépassera
celui de l’armée de Terre ! Au printemps 1777, les premiers
volontaires français s’engagent aux côtés des Américains.
L’Histoire a retenu les noms du chevalier de Kermorvan, du
marquis de La Fayette, du vicomte de Noailles et du baron
Johann de Kalb, partis de Pauillac à bord de la Victoire le
6 avril. Elle a oublié celui de Soret de Boisbrunet, parti
de Brest un mois plus tôt, et, surtout, celui du premier d’entre
eux : Langlois du Bouchet.
« Chaque homme a deux patries
: son pays et la France »

Louis XVI et La Motte Picquet
Sur le front diplomatique,
le 17 décembre, Louis XVI se prononce en faveur
de la reconnaissance de l’indépendance américaine.
C’est un appui de poids. Le 6 février 1778,
à Paris, dans l’hôtel de Coislin, Alexandre-Conrad
Gérard de Rayneval, pour la France, Benjamin
Franklin et Siléas Deane, pour les Etats-Unis,
signent deux traités : le premier d’amitié et
de commerce, le second d’alliance. Huit jours
plus tard, la première rencontre entre les deux
marines a lieu. Le Ranger, commandé par John
Paul Jones, fait route vers Nantes pour escorter
un convoi de matériel de guerre destinés aux
Insurgents. En rade de Quiberon, un bâtiment
de la Royale salue pour la première fois la
bannière étoilée. C’est au Robuste, portant
la marque du chef de division Lamotte-Picquet,
que revient ce privilège. Le 20 mars 1778, la
France reconnaît officiellement les Etats-Unis
d’Amérique. Louis XVI décide l’envoi d’un ambassadeur
aux Etats-Unis. Gérard de Rayneval, le signataire
du traité du 6 février, traverse l’Atlantique
à bord d’un des bâtiments de l’escadre de l’amiral
d’Estaing , qui a appareillé de Toulon le 13
avril. Dans la foulée, Versailles déclare la
guerre à Londres, et entraîne Madrid dans son
sillage. L’Espagne, puissance souveraine sur
de nombreuses îles des Caraïbes, la Nouvelle-Espagne,
la Louisiane occidentale et la Floride, entend
tirer profit de l’affaiblissement de la Grande-Bretagne. |
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Le navire
de Luc Urbain, Comte de Guichen (1712 - 1790)
était parmi
ceux qui saluèrent le "Ranger"
de John Paul Jones ce jour là |
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En mars 1780, Louis XVI, décidé à accroître
son soutien à l’effort d’émancipation des colonies d’Amérique,
envoie un corps expéditionnaire de 6.000 hommes. Commandé
par le comte de Rochambeau, il débarque à Newport en juillet.
Aux côtés des troupes de Washington, il va contribuer de manière
déterminante à la victoire finale, en particulier à la capitulation
du général anglais Cornwallis à Yorktown (19 octobre 1781).
Cette dernière bataille restera, d’ailleurs, pour l’Histoire
le symbole de l’entente franco-américaine. C’est au lendemain
de Yorktown que Thomas Jefferson rendra un bel hommage aux
Français en déclarant que « chaque homme a deux patries :
son pays et la France ». Au cours du conflit, si l’aide française
a revêtu une dimension multiforme (diplomatique, militaire,
financière), elle a été particulièrement déterminante sur
mer. En effet, alors que la flotte de guerre américaine n’était
qu’embryonnaire – ce qui n’a pas empêché les corsaires, à
l’image de John Paul Jones, de mener une efficace guerre de
course au commerce anglais -, c’est la marine de Louis XVI
qui, en s’assurant la maîtrise des mers, a interdit le ravitaillement
par mer des troupes de Cornwallis, facilité la victoire franco-américaine
sur terre et finalement poussé l’Angleterre à capituler.
On distingue deux phases dans l’implication
de la Marine française aux côtés des Insurgents. La première,
de 1778 à 1780 - c’est la phase Sartine du nom du ministre
de la Marine de Louis XVI -, voit les marins français intervenir
principalement au large de l’Angleterre. La deuxième, voulue
par son successeur à partir de 1780, voit les Français agir
directement en Amérique, tout en organisant, via le bailli
de Suffren, une « diversion indienne ». C’est la phase Castries.
Le « quart d’heure américain
» de la Royale
La phase Sartine constitue une déception
assez cuisante pour Louis XVI. Alors que la Royale est à même
de peser sur la capacité opérationnelle de la Royal Navy,
elle ne parvient pas à exploiter, en Manche, la fragilité
temporaire de l’Angleterre, que la dispersion de la Home Fleet
expose pourtant à l’invasion. Les premières escarmouches sont,
certes, favorables aux Français. C’est ainsi que, le 17 juin
1778, dans ce qui reste comme le premier acte d’hostilité
sérieux entre la France et la Grande-Bretagne, la frégate
de 650 tonneaux et armée de 32 canons Belle Poule (commandant
Chadeau de la Clocheterie) engage avec succès la frégate anglaise
de 28 canons Arethusa (commandant Marshall). Presque entièrement
dégréée, cette dernière doit se replier vent arrière sur son
escadre. A l’époque, le succès naval a un tel retentissement
qu’une coiffure dite « à la Belle Poule » fait fureur chez
les dames de la haute société parisienne. Mais, un mois plus
tard, le 27 juillet, l’escadre française du comte d’Orvilliers,
composée de 27 vaisseaux, ne parvient pas à détruire les 30
navires de la division anglaise de Keppel. En dépit d’une
habile manœuvre, la bataille d’Ouessant est un échec. L’année
suivante, l’occasion d’un débarquement sur les côtes anglaises
se présente, mais n’est pas saisie par les Franco-Espagnols.
La jonction des deux flottes s’effectue, en effet, trop tard
dans l’arrière-saison. Surtout, le manque de coordination
entre les deux armées navales empêche la réalisation du débarquement.
Outre-Atlantique, les quelques batailles
menées dans la mer des Caraïbes n’y changent rien. A l’été
1779, l’amiral d’Estaing, qui a fait débarquer ses troupes
sur l’île de la Grenade, repousse l’attaque de l’escadre conduite
par l’amiral Byron, mais ne pousse pas son avantage plus loin,
heureux d’avoir sévèrement endommagé son ennemi. En octobre,
le même d’Estaing est incapable de prendre le port de Savannah,
en Géorgie. Cependant, si elle est tactiquement malheureuse,
son action n’en a pas moins une conséquence militaire de taille.
La simple annonce de son arrivée contraint les Anglais à évacuer
des villes-garnisons aussi importantes que Philadelphie et
Newport, pour regrouper leurs forces terrestres autour de
New York. Le 15 décembre, l’île de Sainte-Lucie est vainement
attaquée.
Au printemps suivant, alors que le corps
expéditionnaire de Rochambeau débarque dans le port du Rhode
Island, la bataille de la Martinique, qui oppose l’escadre
française de Guichen à celle de Rodney, n’est pas davantage
décisive. Il faut attendre le milieu de l’année 1780 pour
que la stratégie directe, prônée par Sartine, soit abandonnée
au profit de celle défendue par le marquis de Castries et
l’amiral comte d’Hector, commandant le port de Brest. Les
deux hommes ont, en effet, défini une stratégie de « diversion
» articulée autour de trois axes : soutien naval massif aux
Américains, diversion aux Indes et forte activité aux Antilles.
Castries choisit donc de pousser à fond les conflits hors
Manche, et de faire des eaux américaines le principal théâtre
de l’affrontement, en prévision duquel les escadres françaises
sont préparées par l’amiral Hector dans le port du Ponant.
Yorktown, victoire franco-américaine
Il n’est que temps car, en 1781, les Etats-Unis,
coupés en trois tronçons par l’armée anglaise de Clinton (rassemblée
à New York) et celle de Cornwallis (positionnée en Virginie),
paraissent très éloignés de la victoire finale. L’appui des
6.000 hommes de Rochambeau n’a servi qu’à stabiliser les fronts.
C’est donc l’arrivée des renforts navals français (35.000
hommes) qui va faire pencher la balance, en donnant aux alliés
(hispano)-franco-américains la maîtrise de la mer. L’occasion
de mettre en œuvre la nouvelle stratégie décidée par Castries
s’offre au début de l’année. L’armée du général anglais Cornwallis
est retranchée dans la ville de Yorktown, à l’entrée de la
baie de la Chesapeake, au large de la Virginie, où elle défie
les troupes de Washington, Rochambeau et La Fayette. Mais
l’issue de la bataille dépend de la capacité de la Royal Navy
à la ravitailler et à envoyer des renforts dans les plus brefs
délais. Or, la double concentration de troupes terrestres
et navales, en privant les Anglais de la suprématie sur l’eau,
va permettre de resserrer un blocus de plus en plus étroit.
Une première tentative britannique de déblocage
échoue le 16 mars, quand les huit vaisseaux de ligne d’Arbuthnot
ne réussissent pas à vaincre les sept navires de Des Touches.
Puis, le 29 avril, Hood, bien qu’inférieur en nombre, s’en
prend à De Grasse qui, depuis son navire-amiral La Ville de
Paris, le repousse sans peine à La Martinique. Début septembre,
De Grasse se présente avec la flotte française devant Yorktown
assiégée. La Royale va y signer l’un de ses plus beaux faits
d’armes contre la Royal Navy. Le 5, alors même qu’une partie
de ses équipages procède aux opérations de déchargement à
terre, l’amiral de Grasse sort de la baie affronter, dans
une bataille indécise, l’escadre de l’amiral Graves, arrivée
de New York, où se trouve le gros des troupes du général Clinton.
Indécise et mitigée sur le plan tactique, la bataille de la
Chesapeake n’en est pas moins une très grande victoire stratégique,
puisque le ravitaillement toujours coupé et la jonction avec
Clinton rendue impossible - les 6.000 hommes du général anglais
ne parviendront à Yorktown que le 25 octobre -, Cornwallis
s’avoue vaincu le 19 septembre.
L’acte de capitulation est signé par George
Washington, commandant en chef des forces combinées américano-françaises,
pour les Etats-Unis, ainsi que par Rochambeau, lieutenant
général du royaume, et De Grasse, lieutenant général des armées
navales, pour la France.

Suffren |
La supériorité navale
acquise par l’escadre De Grasse, pendant le temps nécessaire
aux opérations terrestres, a été la clef de la victoire.
En dépit des campagnes menées par Suffren dans l’Atlantique
et aux Indes, et surtout de la violence des batailles
dans les Antilles, en particulier à Saint-Christophe
(janvier 1782) et aux Saintes (avril 1782), la guerre
est, en réalité, terminée. Et, avec elle, la naissance
et l’indépendance des Etats-Unis sont définitivement
assurées. Les 123 vaisseaux de la Marine royale qui
ont participé activement à la guerre d’Indépendance
américaine ont donc joué un rôle capital dans la victoire
franco-américaine contre les Anglais. La France mérite
donc bien son surnom de « Nourrice d’Hercule » . |
Le coût économique et politique
de la guerre d’Amérique
En 1782, le corps expéditionnaire français
des Amériques retourne en France. Si de nombreux officiers
de Marine ont gagné leurs lettres de noblesse au cours des
combats aux Antilles ou aux larges des côtes américaines -
c’est le cas de De Grasse, Guichen, Kersaint, Latouche-Tréville
ou Lamotte-Picquet -, l’épisode a laissé des traces dans la
Royale. Les longues campagnes ont, en effet, usé la flotte
française. Plus largement, pour la France, si le bilan humain
est lourd (5.000 morts sur les 45.000 combattants français,
soit 11 % de pertes) , le bilan territorial est bien maigre.
A l’issue du traité de paix signé entre Versailles et Londres
à Paris en septembre 1783, le Canada reste anglais. Surtout,
si la France atteint son premier objectif (séparer les treize
colonies de Nouvelle-Angleterre de leur métropole), le second
(supplanter l’Angleterre dans le commerce avec l’Amérique
du Nord indispensable à la survie des îles à sucre) lui échappe.
L’intervention n’a donc pas les retombées commerciales substantielles
qu’escomptaient les milieux d’affaires français. Pis, le coût
excessif de la guerre pour le budget français plonge le pays
dans une situation financière inextricable, et accélère ainsi
la crise de la Monarchie. Celle-ci paye finalement très cher
sa revanche sur la Perfide Albion. En fait, elle n’y survivra
pas.
S’il faut attendre deux longues années, après
Yorktown, pour aboutir à la signature du traité de Paris,
par lequel Londres reconnaît l’indépendance des Etats-Unis
d’Amérique, il n’en faut pas autant pour que l’alliance franco-américaine
connaisse ses premiers ratés. Durant les négociations de paix
avec Londres, l’attitude de Philadelphie , qui joue un jeu
solitaire en n’informant pas la Cour de la teneur des discussions
comme cela avait été convenu, agace considérablement Versailles.
C’est, toutefois, quand Anglais et Américains signent un accord
commercial, par lequel les négociants britanniques conservent
une situation privilégiée outre-Atlantique, que la France
se sent insuffisamment remerciée de son aide pourtant décisive.
Notons, à cet égard, que, dès l’origine, les relations franco-américaines
sont indissociables des relations anglo-américaines.
La question de la dette américaine envers la France, qui s’élève
à 35 millions de francs, contribue donc à assombrir le climat
des relations bilatérales.
La jeune République ne peut s’en acquitter. Une seule solution
: augmenter le commerce extérieur, en particulier avec les
possessions françaises des Antilles. Hélas, la France refuse
d’ouvrir entièrement son commerce antillais aux négociants
américains. Notons que 130 ans plus tard, les Etats-Unis exigeront
de la France le remboursement de la dette contractée au cours
du Premier Conflit mondial, tout en portant les barrières
douanières à un niveau tel que les exportations françaises
outre-Atlantique diminueront considérablement ! La présence
en France de Thomas Jefferson, ambassadeur de grand talent,
de 1784 à 1789, ne permet pas d’aplanir les différends. Un
constat s’impose : la France n’a pas réussi à tisser un «lien
spécial» avec les Etats-Unis. Dans le même temps, si elle
a perdu la guerre, la Grande-Bretagne a su gagner la paix.
Les Etats-Unis et la Révolution
française
Après 1789, les relations bilatérales ne
s’améliorent guère. Le paradoxe surprend à bien des égards.
D’abord, il est incontestable que l’expérience américaine,
en consacrant les idées de Liberté et d’Egalité, ainsi que
les principes de souveraineté populaire et de consentement
à l’impôt, a eu une influence notable sur les protagonistes
français. Les Etats-Unis ont donné à la doctrine révolutionnaire,
élaborée en France dans les salons, les académies locales,
les loges maçonniques, les cabinets de lecture, l’Encyclopédie
et les différentes gazettes, ce qui lui manquait encore :
l’exemple de son applicabilité. Par ailleurs, le Bill of Rights
de Virginie (1776) et la Constitution fédérale (1787) ont
naturellement servi de « modèles » aux rédacteurs de la Déclaration
des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 et de la Constitution
de 1791. Ensuite, les hommes au pouvoir de part et d’autre
de l’Atlantique sont apparemment faits pour s’entendre. La
Fayette, le « Héros des Deux Mondes », nommé commandant en
chef de la Garde Nationale, dirige pratiquement la France
en 1790, tandis que George Washington est le premier président
élu des Etats-Unis (1789-1797) . Mieux, le secrétaire d’Etat
américain, en d’autres termes le chef de la diplomatie de
la jeune République, n’est autre que le très francophile Thomas
Jefferson. Si l’on ajoute, enfin, à cela le fait qu’après
l’abolition de la Monarchie, en août 1792, la France devient
à son tour une République, on ne voit pas comment les deux
pays pourraient ne pas s’entendre. Or, il n’en est rien. Bien
au contraire…
Il faut dire que, dans les prodromes de la
première véritable crise franco-américaine, la situation politique
dans les deux pays joue un rôle certain. Les excès révolutionnaires
qui secouent la France jacobine inquiètent les fédéralistes
américains au pouvoir (Washington, Adams, Hamilton, etc.),
autant qu’ils suscitent de la sympathie chez les républicains
dans l’opposition (Jefferson, Madison, etc.). Les premiers,
partisans d’un pouvoir fort, quasi monarchique, recrutent
parmi les milieux d’affaires des ports du Nord-Est. « La guerre
est finie, place au commerce avec la Grande-Bretagne ! »,
semble être leur devise. Restés anglophiles malgré la guerre
d’Indépendance, ils s’inquiètent de voir les échanges commerciaux
avec le Vieux Continent désorganisés, voire paralysés, par
la guerre franco-anglaise déclenchée en 1793. Les seconds,
inquiets d’un éventuel retour en force de l’ancienne puissance
tutélaire, tiennent à l’alliance française. Pour ces représentants
des Etats agricoles et esclavagistes du Sud, l’avenir de l’Union
est à l’ouest du Mississippi, dans la conquête de la Louisiane,
cédée par la France à l’Espagne en 1762. Toutefois, la tournure
que prennent les événements en France inquiète George Washington.
La Convention a, en effet, déclaré la guerre à la Grande-Bretagne.
Si bien que la jeune République française se trouve en conflit
avec une coalition de monarchies européennes. Or, le traité
militaire franco-américain de 1778 est toujours en vigueur.
Philadelphie, craignant d’être entraînée dans un conflit qui
ne concerne pas les Américains, proclame la neutralité des
Etats-Unis. Washington n’honore donc pas sa signature de 1778.
Cette position diplomatique fait les affaires des armateurs
et des négociants bostoniens qui y trouvent un intérêt immédiat,
puisque les Antilles françaises s’ouvrent aux produits américains.
Surtout, la déclaration de neutralité du 22 avril 1793 marque
le début d’une tradition ambiguë d’isolationnisme .
L’affaire Genet (1793-1794)
Au différend né de la question des dettes
américaines et du non-respect du traité de 1778, viennent
s’ajouter les maladresses du nouvel ambassadeur de France
à Philadelphie. Nommé par la Convention, en novembre 1792,
Edmond Genet (1763-1834) est un ami personnel de Jefferson
et un admirateur de la jeune République. Croyant en la solidarité
franco-américaine, il lance, dès son arrivée triomphale à
Charleston, en avril 1793, un vibrant appel aux citoyens américains
pour qu’ils viennent au secours de la France républicaine
en guerre contre l’Angleterre. En faisant cela, il feint d’ignorer
la position officielle des Etats-Unis dans le conflit. Dans
le même temps, il fait armer des corsaires dans les ports
américains pour s’attaquer au commerce maritime britannique.
En octobre, encouragé par Hamilton (secrétaire d’Etat au Trésor)
et Knox (secrétaire d’Etat à la Guerre), tous deux ouvertement
anti-français, le président Washington demande au Comité de
Salut Public le rappel de Genet. Le diplomate est aussitôt
révoqué par les Montagnards qui viennent de chasser les Girondins
du pouvoir à Paris. Son successeur, le commissaire Faucher,
débarque à Philadelphie en février 1794. Chargé d’arrêter
Genet et de le ramener en France, il demande son extradition
au gouvernement fédéral. Celui-ci refuse. Genet évite ainsi
la guillotine et décide prudemment de rester sur le territoire
américain. Il épousera, quelques années plus tard, Cornelia
Clinton, fille du gouverneur de l’Etat de New York, et sera
fait citoyen des Etats-Unis.
L’affaire Genet n’est qu’une des étapes du
processus de dégradation des relations bilatérales. Sa révocation
ne règle pas les contentieux qui, au contraire, se multiplient.
En vertu d’un décret de Floréal an I, les Français saisissent
les navires américains chargés de cargaisons destinées à l’Angleterre
en escale dans les ports français. A la fin de l’année suivante,
en violation du traité commercial franco-américain de 1778,
les Américains, par l’entremise du président de la Cour Suprême,
John Jay, signent un traité de commerce avec les Anglais.
Alors que Washington a dépêché James Monroe à Paris, afin
d’y témoigner de l’inaltérable amitié des Etats-Unis, le traité
anglo-américain du 19 novembre 1794, dit « traité Jay », met
fin aux illusions françaises. Bien que logique, cette alliance
d’intérêts et de culture est accueillie par Paris comme une
trahison, voire une déclaration de guerre, puisqu’il est désormais
permis aux Anglais, en vertu du « droit de visite », de confisquer
les marchandises françaises découvertes à bord de navires
américains. La Convention prend des mesures de rétorsion qui
aggravent la tension. Des navires américains sont arraisonnés
par des corsaires et immobilisés dans des ports français,
notamment à Bordeaux. L’alliance franco-américaine de 1778
a bel et bien vécu. Et l’ambassadeur américain Gouverneur
(c’est son prénom) Morris, grand séducteur à la jambe de bois,
n’y pourra rien.
La Quasi War et ses conséquences
(1797-1801)
Avec l’élection à la Présidence de l’Union
du fédéraliste John Adams (1797-1801) - Thomas Jefferson est
son vice-président républicain (en raison du mode de scrutin)
-, la crise entre Paris et Philadelphie atteint son paroxysme.
Le Directoire ordonne à l’ambassadeur Monroe de quitter le
territoire français, et à la marine de la République de lancer
une véritable guerre de course contre les navires américains.
Ainsi, pendant près de quatre ans, les deux pays vont se faire
une « guerre non déclarée », baptisée Quasi War outre-Atlantique.
C’est, avec le débarquement de novembre 1942 en Afrique du
Nord, et si l’on excepte les combats de la période coloniale,
la seule occasion dans toute l’Histoire où du sang sera versé
entre Français et Américains. Alors que la tension est vive
entre les deux pays, Adams n’en tente pas moins l’apaisement.
En octobre 1797, il envoie trois délégués (Pinckney, Gerry
et Marshall) en France, afin de trouver une solution à la
crise. Mais, en avril 1798, Talleyrand, ministre des Affaires
étrangères du Directoire, accepte d’engager les pourparlers
à condition de recevoir, dit-on, un pot de vin de 250.000
dollars.
L’« affaire XYZ », du nom des intermédiaires de l’ancien évêque
d’Autun, fait scandale au Congrès. Une vague de francophobie
se répand outre-Atlantique. La majorité fédéraliste et anglophile
réclame la guerre. Tandis que le Sénat dénonce tous les traités
signés avec la France depuis juillet 1778, le Président du
jeune Etat s’y refuse. Mais il ordonne la capture de tous
les navires français, décrète l’embargo sur les produits fabriqués
en France et décide de soutenir la révolte de Toussaint-Louverture
à Saint-Domingue, via un agent américain, le docteur Edward
Stevens. La langue de Molière, enseignée jusqu’alors à l’Université
d’Harvard, fait les frais de la guerre.
Pendant trois ans, escarmouches, incidents
et combats navals vont se multiplier, principalement dans
les Caraïbes. Le 7 juillet 1798, l’U.S.S. Delaware capture
la goélette française La Croyable sur les côtes de Pennsylvanie.
Elle est aussitôt rebaptisée U.S.S. Retaliation. L’année suivante,
la goélette est récupérée par les frégates françaises Volontaire
et Insurgente. La défaite de cette dernière (40 canons, 400
hommes) face à la frégate américaine U.S.S. Constellation
(38 canons, 316 hommes), le 9 mars 1799, reste l’épisode le
plus célèbre de la Quasi War. La prise du bâtiment, rebaptisé
U.S.S. Insurgent, est rendue plus humiliante encore par l’attitude
déshonorante de son pleutre capitaine, Barreaut. Ce dernier,
paralysé de terreur pendant le combat, en perd tout orgueil.
Croyant s’attaquer à une corvette, il sous-estime la force
de l’adversaire. Officier de la grande Marine française, il
ignore peut-être que les modestes Etats-Unis se sont dotés
de 6 frégates de 40 canons, pour garantir leurs intérêts commerciaux
face aux pirates barbaresques en Méditerranée et longer les
côtes chinoises. Eléments précurseurs de l’U.S. Navy , la
Constellation et ses sister ships inaugurent ainsi la présence
américaine en Méditerranée et dans la Pacifique, avant de
faire respecter le pavillon américain aux Antilles.
La convention de Mortefontaine
(1801)
Cette fois, Talleyrand et les représentants
du Directoire proposent, les premiers, de négocier avec les
représentants américains, débarqués de l’U.S.S. United States
en octobre 1799. La France n’a pas les moyens de faire la
guerre sur plusieurs fronts à la fois. Adams accepte de discuter,
malgré l’hostilité de l’opinion américaine et l’opposition
de Hamilton, qui fait figure de « faucon ». Le coup d’Etat
du 18 Brumaire ne contrarie que provisoirement les négociations.
Le nouveau régime, baptisé Consulat, n’opère pas de revirement
diplomatique. Bonaparte reçoit même la délégation américaine,
composée de Vans Murray, Davis et Ellsworth, au palais des
Tuileries, avant d’aller faire la guerre en Italie. Preuve
que le Premier Consul reprend la politique de Talleyrand à
son propre compte, c’est son frère, Joseph, qui dirige la
délégation française, composée entre autres du comte de Roederer
et du comte de Fleurieu . Après plusieurs mois de tractations
difficiles, l’accord est finalement signé le 30 septembre
1800 dans la propriété de Joseph, à Mortefontaine, au nord
de Paris, puis il est ratifié le 23 mars 1801. La convention
met fin à l’état de guerre et prévoit la restitution mutuelle
des propriétés capturées, l’acquittement des dettes respectives
et l’application de la clause de la nation la plus favorisée
en matière commerciale.
Curieusement la fin de la Quasi War consacre
le déclin politique des fédéralistes gallophobes et permet
aux républicains francophiles d’emporter les élections du
4 mars 1801. L’accession de Thomas Jefferson (1801-1809),
le Sage de Monticello, à la Présidence de l’Union est donc
vécue à Paris comme une aubaine. Elle va participer de l’amélioration
des relations bilatérales voulue par le Premier Consul. En
avril 1803, Bonaparte vend ainsi aux Etats-Unis, pour la somme
de 60 millions de francs, la partie de la Louisiane récemment
restituée par l’Espagne . En acquérant le territoire compris
entre le Mississippi et les Rocheuses, depuis le golfe du
Mexique jusqu’à la frontière méridionale du Canada anglais,
l’Union réalise la plus grande transaction foncière de l’Histoire
et double sa superficie ! C’est James Monroe, le futur Président,
qui négocie l’achat pour Washington.
C’est le préfet colonial Pierre-Clément de Laussat qui, en
compagnie du général Victor, est chargé de se rendre à La
Nouvelle-Orléans, afin de recevoir la Louisiane de l’Espagne
et de la remettre aux Etats-Unis. Par cet achat, Jefferson
ouvre ainsi la voie à l’expansionnisme américain vers l’Ouest
: le mythe de la Frontière est né. Durant la première moitié
du XIXe siècle, les Américains ne vont avoir de cesse de faire
reculer la mythique Frontière. Les voyages de Lewis et Clark
(1803-1806) seront la première étape d’une incroyable aventure
humaine, fondatrice de l’identité américaine. Désormais, le
Far West va captiver les imaginations et commencer à attirer
les colons. Les tribus indiennes, exterminées ou parquées
dans des réserves, vont en faire les frais.
L’essor de la marine de John
Paul Jones
La guerre larvée entre Français et Américains
n’a pas seulement eu une incidence sur les relations bilatérales.
Elle a aussi beaucoup contribué au développement de l’U.S.
Navy qui va bientôt servir contre les Tripolitains (1801-1805)
et les Anglais (1812-1814). Face à la nécessité de défendre
les navires de commerce américains des assauts des corsaires
français aux Antilles et aux larges des côtes européennes,
le Congrès a, en effet, créé en avril 1797 un Département
de la Marine, chargé de superviser la construction et l’armement
des nouveaux bâtiments mis en chantier. En juin de l’année
suivante, le corps de l’infanterie de marine, les célèbres
Marines, est créé. Sous l’impulsion de son secrétaire, Benjamin
Stoddert, et en liaison avec le commodore John Barry, chef
d’état-major de la marine, le nouveau ministère fédéral lance
dans la guerre de course 365 navires et systématise l’escorte
des convois. Au plus fort de la Quasi War, l’U.S. Navy est
forte de 14 bâtiments de guerre, dont 9 frégates.
C’est au cours de la guerre dite de Tripoli
(1801-1805) que les marins américains, commandés par le commodore
Edward Preble, ont, pour la première fois, l’occasion de prouver
leur valeur hors des eaux nationales. Le pacha de Tripoli
ayant augmenté notablement le tribut exigé pour laisser passer
les navires de commerce en Méditerranée, puis inconsciemment
déclaré la guerre aux Etats-Unis (14 mai 1801), Washington
se lance dans une guerre navale, dont l’escadre de Méditerranée
de l’U.S. Navy sort largement vainqueur. Le lieutenant Decatur,
ainsi que le jeune Marines Corps s’illustre, en particulier,
devant Tripoli, tandis qu’un médecin de marine français, Pierre
de Saint-Médard, sert à bord de plusieurs frégates (U.S.S.
New York et U.S.S. Constitution) durant tout le conflit. Par
un traité signé le 4 juin 1805, les Etats-Unis sont libérés
de l’obligation de payer tribut aux Tripolitains. A compter
de cette date, une escadre américaine mouillera en Méditerranée
en permanence, exception faite de la période de la guerre
de Sécession.
Les années 1800 ont sonné le glas de la présence
et de l’influence françaises en Amérique du Nord. Au lendemain
de la Quasi War, guerre non déclarée qui a accéléré la marginalisation
de la France outre-Atlantique, Napoléon a compris que la France
n’avait plus les moyens de ses ambitions américaines. Mieux,
les Etats-Unis, qui ont favorisé la révolte de Saint-Domingue,
sont devenus des rivaux potentiels, voire même des adversaires.
Ingratitude ? Sans doute. A moins que l’alliance franco-américaine
de 1778, tant célébrée, n’ait finalement été que le fruit
de la conjoncture ? Qu’importe ! L’héritage américain des
Français dépasse la liste impressionnante de végétaux (coton,
pomme de terre, tomate, tournesol, tabac, haricot, etc.),
d’animaux (dindon, etc.) et autres plantes médicinales (gingembre,
etc.), rapportés du Nouveau Continent et mis à la mode en
premier lieu par la Cour, avant d’être vulgarisés dans tout
le pays au cours des deux siècles écoulés. Il ne se résume
pas non plus au courant américanophile et primitiviste, véhiculant
le mythe du « Bon Sauvage des Amériques », qui parcourt la
littérature française depuis Montaigne, l’abbé Prévost, Voltaire
et Rousseau. Aux Amériques, la France a, en effet, gagné une
réputation - celle d’un pays généreux – et une amitié mythique
– celle des jeunes Etats-Unis. Alliés dans la guerre contre
Albion à la fin du XVIIIe siècle, les deux peuples vont pourtant
s’éloigner l’un de l’autre tout au long du XIXe siècle. Seule
une minorité va, des deux côtes de l’océan qui sert de frontière
aux deux pays, continuer d’entretenir le lien tissé par La
Fayette, Rochambeau et De Grasse. Les marins, quant à eux,
vont s’ignorer superbement, jusqu’à ce qu’à la fin des années
1890 les théories d’Alfred Mahan soient reprises par certains
stratèges français.
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