L'affaire Dreyfus:
les grandes dates
Dessin de Caran d'Ache
1894
20-25 septembre: le service des renseignements de l'armée
intercepte une lettre, le fameux "bordereau". Adressé
à Schwartzkoppen, l'attaché militaire allemand en poste
à Paris, ce bordereau laisse entendre que des renseignements
sur l'armement français vont être transmis à l'ambassade
d'Allemagne en France.
15 octobre: les soupçons se portent sur les stagiaires
de l'Etat-Major. Parmi eux, Alfred Dreyfus est soumis
à une dictée, pour que son écriture soit comparée à celle
du bordereau. Après un rapide interrogatoire par le commandant
du Paty de Clam, il est arrêté sur le champ pour haute
trahison et conduit au secret à la prison du Cherche-Midi.
23 décembre: le capitaine Dreyfus est condamné à la
déportation à vie par le Conseil de guerre, à l'unanimité.
1895
5 janvier: dégradation publique du capitaine
Dreyfus dans la grande cour de l'Ecole militaire.
13 avril: Alfred Dreyfus arrive à l'île du Diable, lieu
de sa déportation.
1er juillet: le commandant Picquart est nommé à la tête
du Service des renseignements.
1896
1-2 mars: le Service des renseignements entre en possession
d'une carte-télégramme (connue plus tard sous le nom de
"petit-bleu") émanant de l'ambassade d'Allemagne et adressée
au commandant Estherhazy. Le lieutenant-colonel Picquart
enquête. Rapidement convaincu qu'Estherazy est l'auteur
du bordereau, il va se heurter à l'hostilité de ses supérieurs
et notamment du général de Boisdeffre, chef d'Etat-major
de l'armée.
1er novembre: le commandant Henry rédige un faux document
qui accable Dreyfus.
16 novembre: le lieutenant-colonel Picquart, qui a dû
abandonner la direction du Service des renseignements,
part en mission de longue durée pour la Tunisie.
C'est cette année là que se mobilise le premier intellectuel
dreyfusard, Bernard Lazare, jeune écrivain et journaliste
d'extrême-gauche.
1897
21-29 juin: le colonel Picquart, en séjour à Paris,
confie à l'avocat Leblois ce qu'il a découvert sur l'affaire
Dreyfus. L'avocat Leblois en parle à son tour à Scheurer-Kestner,
vice-président du Sénat.
29 octobre: Félix Faure refuse d'entendre la plaidoirie
de Scheurer-Kestner en faveur de Dreyfus.
16 novembre: les journaux publient une lettre de Mathieu
Dreyfus, frère d'Albert, dénonçant Esterhazy comme l'auteur
du bordereau. "Tous les siens étaient encore abattus
sous la catastrophe, courbés sous le destin qui semblait
invincible, qu'il se mit à l'oeuvre, c'est à dire à chercher
dans les ténèbres" (Joseph Reinach, à propos de Mathieu
Dreyfus).
25 novembre: premier des articles dreyfusards de Zola,
dans "Le Figaro": "La vérité est en marche,
et rien ne l'arrêtera".
Conduit par leur bibliothècaire Lucien Herr, les jeunes
normaliens de la rue d'Ulm se mobilisent à leur tour,
et au premier rang d'entre eux, Charles Péguy. Parmi les
soutiens qui suivront: Marcel Proust, André Gide, Mallarmé,
beaucoup de grands écrivains de l'époque (à la notable
exception de Paul Valéry), les milieux littéraires et
scientifiques. Les facultés de droit et de médecine, elles,
sont antidreyfusardes.
1898
Portrait d'Emile Zola
10-11 janvier: Esterhazy est acquitté à l'unanimité
par le conseil de guerre.
13 janvier: Emile Zola publie J'accuse...!
dans "L'Aurore".
14 janvier: des intellectuels réclament dans L'Aurore
la révision du procès Dreyfus.
Une de l'Aurore
7-23 février: la cour d'assises de la Seine condamne
Zola pour diffamation à un an de prison et 3000 F d'amende,
maximum de la peine possible.
18 juillet: reprise du procès de Zola aux assises de
Versailles. A nouveau condamné, le romancier s'enfuit
le soir même en Angleterre afin que le jugement ne puisse
lui être signifié et devenir exécutoire.
8 août: le colonel Henry avoue son faux au ministre
de la guerre, Cavaignac, et il est conduit à la prison
du Mont Valérien. Le général Boisdeffre démissionne le
jour même.
31 août: Henry se suicide dans sa cellule
du Mont-Valérien.
1899
Le mouvement de protestation en faveur
de la révision du procès aboutit à une annulation
de la condamnation d'Alfred Dreyfus par la Cour de
cassation, le 3 juin 1899.

7 août-9 septembre: deuxième procès d'Alfred Dreyfus
devant le conseil de guerre de Rennes. Le capitaine est
à nouveau reconnu coupable, mais avec "circonstances atténuantes".
|
Un procès dans un lycée
Retour vers la prison militaire
Mme Dreyfus retrouve son mari
La foule veut assister au procès
Jaurès dans la cours du lycée
Me Labori victime d'un attentat
Une avalanche de télégrammes
|
Article
de Ouest France:
La fin du procès Dreyfus
Il y a cent ans, le 9 septembre
1899, au terme d’un procès de cinq semaines,
le capitaine Dreyfus était à nouveau condamné
pour espionnage par le conseil de guerre de
Rennes. Par cinq voix contre deux, avec circonstances
atténuantes. Récit d’une fin de procès qui eût
un retentissement international.
C’est le jour tant attendu,
tant redouté. Me Demange, avocat de Dreyfus,
vient d’achever sa plaidoirie (5 h). La
cour composée de sept juges militaires se retire
pour délibérer. Dreyfus, l’officier juif alsacien,
est-il coupable d’avoir écrit le fameux bordereau
attestant d’une relation d’espionnage avec les
Allemands ? Pendant cinq semaines d’audiences
parfois houleuses, la bagarre juridique a été
intense dans la salle des fêtes du lycée de
la gare (aujourd’hui lycée Zola).
Jusqu’au dernier moment, la
défense tente d’obtenir de l’Allemagne une confirmation
que Dreyfus n’est pas coupable. Jusqu’au dernier
moment, la défense hésite sur la tactique à
suivre : attaquer de front l’armée ou la
ménager ? La seconde l’emporte finalement
et Me Labori ne plaidera pas. Dans un réquisitoire
plutôt « médiocre », le représentant
du gouvernement, lui, a conclu à la culpabilité.
Le gouvernement de Waldeck-Rousseau, est plutôt
de l’avis inverse.
À 17 h, le conseil de
guerre revient dans la salle. Le colonel Jouaust,
président du conseil, annonce : Dreyfus
est reconnu coupable par cinq voix contre deux.
Il bénéficie toutefois de « circonstances
atténuantes ». Mais il est condamné à 10 ans
de déportation.
Seuls deux…
Parmi les deux juges qui ont
acquitté Dreyfus, le président du conseil Jouaust
et le commandant catholique Charles de
Bréon. Cet aristocrate, pieux, qui allait avant
chaque séance prier à l’église Toussaints, a
finalement voté en conscience contre son milieu
(l’armée est antidreyfusarde en grande partie).
« Mon grand-père, scrupuleux, a pris cette
position après bien des hésitations. Mais il
ne voulait pas commettre une injustice »,
témoigne Henri de Bréon, son petit-fils exploitant
agricole à la retraite qui vit aujourd’hui à
Goven. « Nous admirons beaucoup ce geste-là
aujourd’hui, mais à l’époque il lui avait coûté
cher. »
Les réactions ne se font pas
attendre. André Hélard et Colette Cosnier dans
leur livre « Rennes et Dreyfus en 1899,
une ville, un procès » racontent notamment :
« Dans les rue de Rennes parcourues par
des patrouilles de gendarmes, on va célébrer
d’une étrange façon la victoire des nationalistes.
Il y a foule devant le café de la Paix, on réclame
la Marseillaise aux musiciens, ce qui entraîne
des cris rituels. Sur intervention de la police,
l’orchestre se tait, mais il est vite relayé
par la foule qui entonne une autre Marseillaise,
" l’antijuive " ».
Fini pour Rennes…
Les antidreyfusards pavoisent.
Les dreyfusards déchantent. Tel Victor Basch,
leur leader. Témoin cette citation du professeur
rennais, rapportée par sa petite fille Françoise
Basch : « Il était cinq heures quand
nous sortîmes du lycée. La ville avait un aspect
sinistre. Tous les volets étaient mi-clos et
il nous semblait voir luire, dans les interstices,
des yeux chargés de haine et de meurtre. Une
visite, une cruelle visite à Mme Dreyfus,
puis tout le monde partit et ce fut fini. »
Fini pour Rennes, mais pas
pour Dreyfus. La grâce présidentielle, le 19
septembre, empêchera Dreyfus de repartir à Cayenne.
Dans la nuit du 19 au 20 septembre, il quitte
la prison militaire de la rue Duhamel (actuel
emplacement de France 3) pour Vern-sur-Seiche.
Là, il prend le train pour Bordeaux, via Nantes,
et rejoint sa famille.Il faut attendre 1906
pour voir Dreyfus innocenté et réhabilité. Le
commandant Charles de Bréon est soulagé. Il
avait eu raison avant les autres. Mais depuis
le procès de Rennes, il avait dû quitter l’armée… |
19 septembre: Alfred Dreyfus est gracié par le président
de la République Emile Loubet.
1902
29 septembre: Zola meurt à Paris.
1906
juillet: la Cour de Cassation annule
le jugement du Conseil de guerrre de Rennes et réhabilite
Alfred Dreyfus, Picquart est réintégré dans l'armée
avec le grade de général de brigade. Quelques semaines
plus tard, le président du conseil Georges Clémenceau
le nomme ministre de la guerre de son gouvernement.
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La vie du capitaine
Dreyfus (1859-1935)
Une enfance heureuse, et le choix d'une carrière militaire
Alfred
Dreyfus naît à Mulhouse le 9 octobre 1859, d'une vieille
famille de juifs alsaciens.
En 1871, son père, riche industriel français, choisit
la nationalité française, pour lui et ses enfants mineurs.
Après une enfance choyée, Alfred, le plus jeune des
sept enfants, réussit le concours de l'Ecole Polytechnique.
Il choisit d'embrasser la carrière d'officier pour manifester
son attachement à la France.
Le 18 avril 1890, il épouse Lucie Hadamard, petite fille
de polytechnicien, descendante d'une famille cultivée
et très aisée de Metz.
Admis à l'Ecole Supérieure de guerre la même année,
Alfred Dreyfus en sort neuvième en 1892, avec la mention
très bien. Il est désigné pour servir comme stagiaire
à l'Etat-Major de l'armée.
Son fils Pierre naît en 1891, sa fille Jeanne en 1893.
Puis arrive le drame qu'on a appellé L'Affaire
Dreyfus
puis la réhabilitation (voir plus haut)

Dédicace de Zola à Dreyfus >>
à partir de 1899, Il va vivre successivement
à Carpentras, chez une de ses soeurs, puis à Cologny,
près de Genève.
Le 5 mars 1904, la Cour de Cassation déclare acceptable
sa demande en révision du jugement de Rennes.
Le 12 juillet 1906, le jugement est cassé sans renvoi.
Le lendemain, la Chambre vote une loi le réintégrant
dans l'armée, avec le grade de chef d'escadron.
Le 21 juillet 1906, il est nommé Chevalier de la Légion
d'honneur.
Le 15 octobre, il est désigné pour commander l'artillerie
de l'arrondissement de Saint-Denis.
Admis à la retraite en octobre 1907, il est mobilisé
à sa demande pendant la guerre de 14-18. Il est d'abord
affecté à l'état-major de l'artillerie du camp retranché
de Paris, puis en 1917, à un parc d'artillerie divisionnaire.

< Alfred Dreyfus l'année de sa mort
Dreyfus meurt le 12 juillet 1935 et son cortège funèbre,
le 14 juillet, traverse la place de la Concorde au milieu
de troupes au garde à vous pour la fête nationale.
Pendant son long supplice, le capitaine a rédigé "Les
lettres d'un innocent".
A leur propos, Zola a écrit: "je ne connais pas
de pages plus hautes, plus éloquentes, c'est le sublime
dans la douleur et plus tard elles resteront comme un
monument impérissable lorsque nos oeuvres à nous, écrivains,
auront peut-être sombré dans l'oubli".
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sommaire
En savoir plus
Lien Internet
Gallica,
le fonds 19e siècle de la Bibliothèque Nationale de France
Livres
"J'accuse" Emile Zola
"L'affaire" Jean-Denis Bredin (Presses Pocket)
"Bernard Lazare" Jean-Denis Bredin (Ed.de Fallois)
"L'affaire Dreyfus, la République en péril", de
Pierre Birnbaum (Gallimard, coll.découvertes)
"La Vérité en marche" d'Henri Zola, (Gallimard,
coll.découvertes)
"Jaurès. La parole et l'acte," Madeleine Rébérioux
(Gallimard) Parution en 1998:
Carnets, Alfred Dreyfus, Calmann-Lévy
Journal de l'année 1998, Au coeur de l'affaire Dreyfus,
de Raniero Palluci di Calboli (Journal inédit d'un diplomate
italien relatif à l'année 1998), Odette Gebulsi
L'Affaire Dreyfus, Vérités et mensonges, Michel
Winock, Seuil, coll.Points

"J'Accuse...!"
Lettre au Président de la République
Par Emile Zola "L'Aurore"
jeudi 13 janvier 1898
Lettre à M. Félix Faure, Président de
la République, Monsieur le Président, Me permettez-vous,
dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous
m'avez fait un jour, d'avoir le souci de votre juste gloire
et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu'ici,
est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable
des taches? Vous êtes sorti sain et sauf des basses calomnies,
vous avez conquis les coeurs. Vous apparaissez rayonnant
dans l'apothéose de cette fête patriotique que l'alliance
russe a été pour la France, et vous vous préparez à présider
au solennel triomphe de notre Exposition Universelle,
qui couronnera notre grand siècle de travail, de vérité
et de liberté. Mais quelle tache de boue sur votre nom
- j'allais dire sur votre règne - que cette abominable
affaire Dreyfus! Un conseil de guerre vient, par ordre,
d'oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute
vérité, à toute justice. Et c'est fini, la France a sur
la joue cette souillure, l'histoire écrira que c'est sous
votre présidence qu'un tel crime social a pu être commis.
Puisqu'ils ont osé, j'oserai aussi, moi. La vérité, je
la dirai, car j'ai promis de la dire, si la justice, régulièrement
saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir
est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits
seraient hantées par le spectre de l'innocent qui expie
là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu'il
n'a pas commis. Et c'est à vous, monsieur le Président,
que je la crierai, cette vérité, de toute la force de
ma révolte d'honnête homme. Pour votre honneur, je suis
convaincu que vous l'ignorez. Et à qui donc dénoncerai-je
la tourbe malfaisante des vrais coupables, si ce n'est
à vous, le premier magistrat du pays?
***
La vérité d'abord sur le procès et
sur la condamnation de Dreyfus. Un homme néfaste a tout
mené, a tout fait, c'est le lieutenant-colonel du Paty
de Clam, alors simple commandant. Il est l'affaire Dreyfus
tout entière; on ne la connaîtra que lorsqu'une enquête
loyale aura établi nettement ses actes et ses responsabilités.
Il apparaît comme l'esprit le plus fumeux, le plus compliqué,
hanté d'intrigues romanesques, se complaisant aux moyens
des romans-feuilletons, les papiers volés, les lettres
anonymes, les rendez-vous dans les endroits déserts, les
femmes mystérieuses qui colportent, de nuit, des preuves
accablantes. C'est lui qui imagina de dicter le bordereau
à Dreyfus; c'est lui qui rêva de l'étudier dans une pièce
entièrement revêtue de glaces; c'est lui que le commandant
Forzinetti nous représente armé d'une lanterne sourde,
voulant se faire introduire près de l'accusé endormi,
pour projeter sur son visage un brusque flot de lumière
et surprendre ainsi son crime, dans l'émoi du réveil.
Et je n'ai pas à tout dire, qu'on cherche, on trouvera.
Je déclare simplement que le commandant du Paty de Clam,
chargé d'instruire l'affaire Dreyfus, comme officier judiciaire,
est, dans l'ordre des dates et des responsabilités, le
premier coupable de l'effroyable erreur judiciaire qui
a été commise. Le bordereau était depuis quelque temps
déjà entre les mains du colonel Sandherr, directeur du
bureau des renseignements, mort depuis de paralysie générale.
Des «fuites» avaient lieu, des papiers disparaissaient,
comme il en disparaît aujourd'hui encore; et l'auteur
du bordereau était recherché, lorsqu'un a priori se fit
peu à peu que cet auteur ne pouvait être qu'un officier
de l'état-major, et un officier d'artillerie: double erreur
manifeste, qui montre avec quel esprit superficiel on
avait étudié ce bordereau, car un examen raisonné démontre
qu'il ne pouvait s'agir que d'un officier de troupe. On
cherchait donc dans la maison, on examinait les écritures,
c'était comme une affaire de famille, un traître à surprendre
dans les bureaux mêmes, pour l'en expulser. Et, sans que
je veuille refaire ici une histoire connue en partie,
le commandant du Paty de Clam entre en scène, dès qu'un
premier soupçon tombe sur Dreyfus. A partir de ce moment,
c'est lui qui a inventé Dreyfus, l'affaire devient son
affaire, il se fait fort de confondre le traître, de l'amener
à des aveux complets. Il y a bien le ministre de la Guerre,
le général Mercier, dont l'intelligence semble médiocre;
il y a bien le chef de l'état-major, le général de Boisdeffre,
qui paraît avoir cédé à sa passion cléricale, et le sous-chef
de l'état- major, le général Gonse, dont la conscience
a pu s'accommoder de beaucoup de choses. Mais, au fond,
il n'y a d'abord que le commandant du Paty de Clam, qui
les mène tous, qui les hypnotise, car il s'occupe aussi
de spiritisme, d'occultisme, il converse avec les esprits.
On ne saurait concevoir les expériences auxquelles il
a soumis le malheureux Dreyfus, les pièges dans lesquels
il a voulu le faire tomber, les enquêtes folles, les imaginations
monstrueuses, toute une démence torturante. Ah! cette
première affaire, elle est un cauchemar, pour qui la connaît
dans ses détails vrais! Le commandant du Paty de Clam
arrête Dreyfus, le met au secret. Il court chez madame
Dreyfus, la terrorise, lui dit que, si elle parle, son
mari est perdu. Pendant ce temps, le malheureux s'arrachait
la chair, hurlait son innocence. Et l'instruction a été
faite ainsi, comme dans une chronique du XVe siècle, au
milieu du mystère, avec une complication d'expédients
farouches, tout cela basé sur une seule charge enfantine,
ce bordereau imbécile, qui n'était pas seulement une trahison
vulgaire, qui était aussi la plus impudente des escroqueries,
car les fameux secrets livrés se trouvaient presque tous
sans valeur. Si j'insiste, c'est que l'oeuf est ici, d'où
va sortir plus tard le vrai crime, l'épouvantable déni
de justice dont la France est malade. Je voudrais faire
toucher du doigt comment l'erreur judiciaire a pu être
possible, comment elle est née des machinations du commandant
du Paty de Clam, comment le général Mercier, les généraux
de Boisdeffre et Gonse ont pu s'y laisser prendre, engager
peu à peu leur responsabilité dans cette erreur, qu'ils
ont cru devoir, plus tard, imposer comme la vérité sainte,
une vérité qui ne se discute même pas. Au début, il n'y
a donc, de leur part, que de l'incurie et de l'inintelligence.
Tout au plus, les sent-on céder aux passions religieuses
du milieu et aux préjugés de l'esprit de corps. Ils ont
laissé faire la sottise. Mais voici Dreyfus devant le
conseil de guerre. Le huis clos le plus absolu est exigé.
Un traître aurait ouvert la frontière à l'ennemi pour
conduire l'empereur allemand jusqu'à Notre-Dame, qu'on
ne prendrait pas des mesures de silence et de mystère
plus étroites. La nation est frappée de stupeur, on chuchote
des faits terribles, de ces trahisons monstrueuses qui
indignent l'Histoire; et naturellement la nation s'incline.
Il n'y a pas de châtiment assez sévère, elle applaudira
à la dégradation publique, elle voudra que le coupable
reste sur son rocher d'infamie, dévoré par le remords.
Est-ce donc vrai, les choses indicibles, les choses dangereuses,
capables de mettre l'Europe en flammes, qu'on a dû enterrer
soigneusement derrière ce huis clos? Non! il n'y a eu,
derrière, que les imaginations romanesques et démentes
du commandant du Paty de Clam. Tout cela n'a été fait
que pour cacher le plus saugrenu des romans-feuilletons.
Et il suffit, pour s'en assurer, d'étudier attentivement
l'acte d'accusation, lu devant le conseil de guerre. Ah!
le néant de cet acte d'accusation! Qu'un homme ait pu
être condamné sur cet acte, c'est un prodige d'iniquité.
Je défie les honnêtes gens de le lire, sans que leur coeurs
bondisse d'indignation et crie leur révolte, en pensant
à l'expiation démesurée, là-bas, à l'île du Diable. Dreyfus
sait plusieurs langues, crime; on n'a trouvé chez lui
aucun papier compromettant, crime; il va parfois dans
son pays d'origine, crime; il est laborieux, il a le souci
de tout savoir, crime; il ne se trouble pas, crime; il
se trouble, crime. Et les naïvetés de rédaction, les formelles
assertions dans le vide! On nous avait parlé de quatorze
chefs d'accusation: nous n'en trouvons qu'une seule en
fin de compte, celle du bordereau; et nous apprenons même
que les experts n'étaient pas d'accord, qu'un d'eux, M.
Gobert, a été bousculé militairement, parce qu'il se permettait
de ne pas conclure dans le sens désiré. On parlait aussi
de vingt-trois officiers qui étaient venus accabler Dreyfus
de leurs témoignages. Nous ignorons encore leurs interrogatoires,
mais il est certain que tous ne l'avaient pas chargé;
et il est à remarquer, en outre, que tous appartenaient
aux bureaux de la guerre. C'est un procès de famille,
on est là entre soi, et il faut s'en souvenir: l'état-major
a voulu le procès, l'a jugé, et il vient de le juger une
seconde fois. Donc, il ne restait que le bordereau, sur
lequel les experts ne s'étaient pas entendus. On raconte
que, dans la chambre du conseil, les juges allaient naturellement
acquitter. Et, dès lors, comme l'on comprend l'obstination
désespérée avec laquelle, pour justifier la condamnation,
on affirme aujourd'hui l'existence d'une pièce secrète,
accablante, la pièce qu'on ne peut montrer, qui légitime
tout, devant laquelle nous devons nous incliner, le bon
Dieu invisible et inconnaissable! Je la nie, cette pièce,
je la nie de toute ma puissance! Une pièce ridicule, oui,
peut-être la pièce où il est question de petites femmes,
et où il est parlé d'un certain D... qui devient trop
exigeant: quelque mari sans doute trouvant qu'on ne lui
payait pas sa femme assez cher. Mais une pièce intéressant
la défense nationale, qu'on ne saurait produire sans que
la guerre fût déclarée demain, non, non! C'est un mensonge!
et cela est d'autant plus odieux et cynique qu'ils mentent
impunément sans qu'on puisse les en convaincre. Ils ameutent
la France, ils se cachent derrière sa légitime émotion,
ils ferment les bouches en troublant les coeurs, en pervertissant
les esprits. Je ne connais pas de plus grand crime civique.
Voilà donc, monsieur le Président, les faits qui expliquent
comment une erreur judiciaire a pu être commise; et les
preuves morales, la situation de fortune de Dreyfus, l'absence
de motifs, son continuel cri d'innocence, achèvent de
le montrer comme une victime des extraordinaires imaginations
du commandant du Paty de Clam, du milieu clérical où il
se trouvait, de la chasse aux «sales juifs», qui déshonore
notre époque.
***
Et nous arrivons à l'affaire Esterhazy.
Trois ans se sont passés, beaucoup de consciences restent
troublées profondément, s'inquiètent, cherchent, finissent
par se convaincre de l'innocence de Dreyfus. Je ne ferai
pas l'historique des doutes, puis de la conviction de
M. Scheurer-Kestner. Mais, pendant qu'il fouillait de
son côté, il se passait des faits graves à l'état-major
même. Le colonel Sandherr était mort, et le lieutenant-colonel
Picquart lui avait succédé comme chef du bureau des renseignements.
Et c'est à ce titre, dans l'exercice de ses fonctions,
que ce dernier eut un jour entre les mains une lettre-télégramme,
adressée au commandant Esterhazy, par un agent d'une puissance
étrangère. Son devoir strict était d'ouvrir une enquête.
La certitude est qu'il n'a jamais agi en dehors de la
volonté de ses supérieurs. Il soumit donc ses soupçons
à ses supérieurs hiérarchiques, le général Gonse, puis
le général de Boisdeffre, puis le général Billot, qui
avait succédé au général Mercier comme ministre de la
Guerre. Le fameux dossier Picquart, dont il a été tant
parlé, n'a jamais été que le dossier Billot, j'entends
le dossier fait par un subordonné pour son ministre, le
dossier qui doit exister encore au ministère de la Guerre.
Les recherches durèrent de mai à septembre 1896, et ce
qu'il faut affirmer bien haut, c'est que le général Gonse
était convaincu de la culpabilité d'Esterhazy, c'est que
le général de Boisdeffre et le général Billot ne mettaient
pas en doute que le bordereau ne fût de l'écriture d'Esterhazy.
L'enquête du lieutenant-colonel Picquart avait abouti
à cette constatation certaine. Mais l'émoi était grand,
car la condamnation d'Esterhazy entraînait inévitablement
la révision du procès Dreyfus; et c'était ce que l'état-major
ne voulait à aucun prix. Il dut y avoir là une minute
psychologique pleine d'angoisse. Remarquez que le général
Billot n'était compromis dans rien, il arrivait tout frais,
il pouvait faire la vérité. Il n'osa pas, dans la terreur
sans doute de l'opinion publique, certainement aussi dans
la crainte de livrer tout l'état- major, le général de
Boisdeffre, le général Gonse, sans compter les sous-ordres.
Puis, ce ne fut là qu'une minute de combat entre sa conscience
et ce qu'il croyait être l'intérêt militaire. Quand cette
minute fut passée, il était déjà trop tard. Il s'était
engagé, il était compromis. Et, depuis lors, sa responsabilité
n'a fait que grandir, il a pris à sa charge le crime des
autres, il est aussi coupable que les autres, il est plus
coupable qu'eux, car il a été le maître de faire justice,
et il n'a rien fait. Comprenez-vous cela! Voici un an
que le général Billot, que les généraux de Boisdeffre
et Gonse savent que Dreyfus est innocent, et ils ont gardé
pour eux cette effroyable chose! Et ces gens-là dorment,
et ils ont des femmes et des enfants qu'ils aiment! Le
lieutenant-colonel Picquart avait rempli son devoir d'honnête
homme. Il insistait auprès de ses supérieurs, au nom de
la justice. Il les suppliait même, il leur disait combien
leurs délais étaient impolitiques, devant le terrible
orage qui s'amoncelait, qui devait éclater, lorsque la
vérité serait connue. Ce fut, plus tard, le langage que
M. Scheurer- Kestner tint également au général Billot,
l'adjurant par patriotisme de prendre en main l'affaire,
de ne pas la laisser s'aggraver, au point de devenir un
désastre public. Non! Le crime était commis, l'état-major
ne pouvait plus avouer son crime. Et le lieutenant-colonel
Picquart fut envoyé en mission, on l'éloigna de plus en
plus loin, jusqu'en Tunisie, où l'on voulut même un jour
honorer sa bravoure, en le chargeant d'une mission qui
l'aurait sûrement fait massacrer, dans les parages où
le marquis de Morès a trouvé la mort. Il n'était pas en
disgrâce, le général Gonse entretenait avec lui une correspondance
amicale. Seulement, il est des secrets qu'il ne fait pas
bon d'avoir surpris. A Paris, la vérité marchait, irrésistible,
et l'on sait de quelle façon l'orage attendu éclata. M.
Mathieu Dreyfus dénonça le commandant Esterhazy comme
le véritable auteur du bordereau, au moment où M. Scheurer-Kestner
allait déposer, entre les mains du garde des Sceaux, une
demande en révision du procès. Et c'est ici que le commandant
Esterhazy paraît. Des témoignages le montrent d'abord
affolé, prêt au suicide ou à la fuite. Puis, tout d'un
coup, il paye d'audace, il étonne Paris par la violence
de son attitude. C'est que du secours lui était venu,
il avait reçu une lettre anonyme l'avertissant des menées
de ses ennemis, une dame mystérieuse s'était même dérangée
de nuit pour lui remettre une pièce volée à l'état-major,
qui devait le sauver. Et je ne puis m'empêcher de retrouver
là le lieutenant-colonel du Paty de Clam, en reconnaissant
les expédients de son imagination fertile. Son oeuvre,
la culpabilité de Dreyfus, était en péril, et il a voulu
sûrement défendre son oeuvre. La révision du procès, mais
c'était l'écroulement du roman- feuilleton si extravagant,
si tragique, dont le dénouement abominable a lieu à l'île
du Diable! C'est ce qu'il ne pouvait permettre. Dès lors,
le duel va avoir lieu entre le lieutenant-colonel Picquart
et le lieutenant-colonel du Paty de Clam, l'un le visage
découvert, l'autre masqué. on les retrouvera prochainement
tous deux devant la justice civile. Au fond, c'est toujours
l'état-major qui se défend, qui ne veut pas avouer son
crime, dont l'abomination grandit d'heure en heure. On
s'est demandé avec stupeur quels étaient les protecteurs
du commandant Esterhazy. C'est d'abord, dans l'ombre,
le lieutenant-colonel du Paty de Clam qui a tout machiné,
qui a tout conduit. Sa main se trahit aux moyens saugrenus.
Puis, c'est le général de Boisdeffre, c'est le général
Gonse, c'est le général Billot lui-même, qui sont bien
obligés de faire acquitter le commandant, puisqu'ils ne
peuvent laisser reconnaître l'innocence de Dreyfus, sans
que les bureaux de la guerre croulent dans le mépris public.
Et le beau résultat de cette situation prodigieuse est
que l'honnête homme, là- dedans, le lieutenant-colonel
Picquart, qui seul a fait son devoir, va être la victime,
celui qu'on bafouera et qu'on punira. ^O justice, quelle
affreuse désespérance serre le coeur! On va jusqu'à dire
que c'est lui le faussaire, qu'il a fabriqué la carte-télégramme
pour perdre Esterhazy. Mais, grand Dieu! pourquoi? dans
quel but? donnez un motif. Est-ce que celui-là aussi est
payé par les juifs? Le joli de l'histoire est qu'il était
justement antisémite. Oui! nous assistons à ce spectacle
infâme, des hommes perdus de dettes et de crimes dont
on proclame l'innocence, tandis qu'on frappe l'honneur
même, un homme à la vie sans tache! Quand une société
en est là, elle tombe en décomposition. Voilà donc, monsieur
le Président, l'affaire Esterhazy: un coupable qu'il s'agissait
d'innocenter. Depuis bientôt deux mois, nous pouvons suivre
heure par heure la belle besogne. J'abrège, car ce n'est
ici, en gros, que le résumé de l'histoire dont les brûlantes
pages seront un jour écrites tout au long. Et nous avons
donc vu le général de Pellieux, puis le commandant Ravary,
conduire une enquête scélérate d'où les coquins sortent
transfigurés et les honnêtes gens salis. Puis, on a convoqué
le conseil de guerre.
***
Comment a-t-on pu espérer qu'un conseil
de guerre déferait ce qu'un conseil de guerre avait fait
? Je ne parle même pas du choix toujours possible des
juges. L'idée supérieure de discipline, qui est dans le
sang de ces soldats, ne suffit-elle à infirmer leur pouvoir
d'équité? Qui dit discipline dit obéissance. Lorsque le
ministre de la Guerre, le grand chef, a établi publiquement,
aux acclamations de la représentation nationale, l'autorité
de la chose jugée, vous voulez qu'un conseil de guerre
lui donne un formel démenti? Hiérarchiquement, cela est
impossible. Le général Billot a suggestionné les juges
par sa déclaration, et ils ont jugé comme ils doivent
aller au feu, sans raisonner. L'opinion préconçue qu'ils
ont apportée sur leur siège, est évidemment celle-ci:
«Dreyfus a été condamné pour crime de trahison par un
conseil de guerre, il est donc coupable; et nous, conseil
de guerre, nous ne pouvons le déclarer innocent; or nous
savons que reconnaître la culpabilité d'Esterhazy, ce
serait proclamer l'innocence de Dreyfus.» Rien ne pouvait
les faire sortir de là. Ils ont rendu une sentence inique,
qui à jamais pèsera sur nos conseils de guerre, qui entachera
désormais de suspicion tous leurs arrêts. Le premier conseil
de guerre a pu être inintelligent, le second est forcément
criminel. Son excuse, je le répète, est que le chef suprême
avait parlé, déclarant la chose jugée inattaquable, sainte
et supérieure aux hommes, de sorte que des inférieurs
ne pouvaient dire le contraire. On nous parle de l'honneur
de l'armée, on veut que nous l'aimions, la respections.
Ah! certes, oui, l'armée qui se lèverait à la première
menace, qui défendrait la terre française, elle est tout
le peuple, et nous n'avons pour elle que tendresse et
respect. Mais il ne s'agit pas d'elle, dont nous voulons
justement la dignité, dans notre besoin de justice. Il
s'agit du sabre, le maître qu'on nous donnera demain peut-être.
Et baiser dévotement la poignée du sabre, le dieu, non!
Je l'ai démontré d'autre part: l'affaire Dreyfus était
l'affaire des bureaux de la guerre, un officier de l'état-
major, dénoncé par ses camarades de l'état-major, condamné
sous la pression des chefs de l'état-major. Encore une
fois, il ne peut revenir innocent sans que tout l'état-major
soit coupable. Aussi les bureaux, par tous les moyens
imaginables, par des campagnes de presse, par des communications,
par des influences, n'ont-ils couvert Esterhazy que pour
perdre une seconde fois Dreyfus. Quel coup de balai le
gouvernement républicain devrait donner dans cette jésuitière,
ainsi que les appelle le général Billot lui-même ! Où
est-il, le ministère vraiment fort et d'un patriotisme
sage, qui osera tout y refondre et tout y renouveler?
Que de gens je connais qui, devant une guerre possible,
tremblent d'angoisse, en sachant dans quelles mains est
la défense nationale! Et quel nid de basses intrigues,
de commérages et de dilapidations, est devenu cet asile
sacré, où se décide le sort de la patrie! On s'épouvante
devant le jour terrible que vient d'y jeter l'affaire
Dreyfus, ce sacrifice humain d'un malheureux, d'un «sale
juif»! Ah! tout ce qui s'est agité là de démence et de
sottise, des imaginations folles, des pratiques de basse
police, des moeurs d'inquisition et de tyrannie, le bon
plaisir de quelques galonnés mettant leurs bottes sur
la nation, lui rentrant dans la gorge son cri de vérité
et de justice, sous le prétexte menteur et sacrilège de
la raison d'État! Et c'est un crime encore que de s'être
appuyé sur la presse immonde, que de s'être laissé défendre
par toute la fripouille de Paris, de sorte que voilà la
fripouille qui triomphe insolemment, dans la défaite du
droit et de la simple probité. C'est un crime d'avoir
accusé de troubler la France ceux qui la veulent généreuse,
à la tête des nations libres et justes, lorsqu'on ourdit
soi-même l'impudent complot d'imposer l'erreur, devant
le monde entier. C'est un crime d'égarer l'opinion, d'utiliser
pour une besogne de mort cette opinion qu'on a pervertie
jusqu'à la faire délirer. C'est un crime d'empoisonner
les petits et les humbles, d'exaspérer les passions de
réaction et d'intolérance, en s'abritant derrière l'odieux
antisémitisme, dont la grande France libérale des droits
de l'homme mourra, si elle n'en est pas guérie. C'est
un crime que d'exploiter le patriotisme pour des oeuvres
de haine, et c'est un crime, enfin, que de faire du sabre
le dieu moderne, lorsque toute la science humaine est
au travail pour l'oeuvre prochaine de vérité et de justice.
Cette vérité, cette justice, que nous avons si passionnément
voulues, quelle détresse à les voir ainsi souffletées,
plus méconnues et plus obscurcies! Je me doute de l'écroulement
qui doit avoir lieu dans l'âme de M. Scheurer-Kestner,
et je crois bien qu'il finira par éprouver un remords,
celui de n'avoir pas agi révolutionnairement, le jour
de l'interpellation au Sénat, en lâchant tout le paquet,
pour tout jeter à bas. Il a été le grand honnête homme,
l'homme de sa vie loyale, il a cru que la vérité se suffisait
à elle- même, surtout lorsqu'elle lui apparaissait éclatante
comme le plein jour. A quoi bon tout bouleverser, puisque
bientôt le soleil allait luire? Et c'est de cette sérénité
confiante dont il est si cruellement puni. De même pour
le lieutenant- colonel Picquart, qui, par un sentiment
de haute dignité, n'a pas voulu publier les lettres du
général Gonse. Ces scrupules l'honorent d'autant plus
que, pendant qu'il restait respectueux de la discipline,
ses supérieurs le faisaient couvrir de boue, instruisaient
eux-mêmes son procès, de la façon la plus inattendue et
la plus outrageante. Il y a deux victimes, deux braves
gens, deux coeurs simples, qui ont laissé faire Dieu,
tandis que le diable agissait. Et l'on a même vu, pour
le lieutenant-colonel Picquart, cette chose ignoble: un
tribunal français, après avoir laissé le rapporteur charger
publiquement un témoin, l'accuser de toutes les fautes,
a fait le huis clos, lorsque ce témoin a été introduit
pour s'expliquer et se défendre. Je dis que ceci est un
crime de plus et que ce crime soulèvera la conscience
universelle. Décidément, les tribunaux militaires se font
une singulière idée de la justice. Telle est donc la simple
vérité, monsieur le Président, et elle est effroyable,
elle restera pour votre présidence une souillure. Je me
doute bien que vous n'avez aucun pouvoir en cette affaire,
que vous êtes le prisonnier de la Constitution et de votre
entourage. Vous n'en avez pas moins un devoir d'homme,
auquel vous songerez, et que vous remplirez. Ce n'est
pas, d'ailleurs, que je désespère le moins du monde du
triomphe. Je le répète avec une certitude plus véhémente:
la vérité est en marche et rien ne l'arrêtera. C'est d'aujourd'hui
seulement que l'affaire commence, puisque aujourd'hui
seulement les positions sont nettes: d'une part, les coupables
qui ne veulent pas que la lumière se fasse; de l'autre,
les justiciers qui donneront leur vie pour qu'elle soit
faite. Je l'ai dit ailleurs, et je le répète ici: quand
on enferme la vérité sous terre, elle s'y amasse, elle
y prend une force telle d'explosion, que, le jour où elle
éclate, elle fait tout sauter avec elle. on verra bien
si l'on ne vient pas de préparer, pour plus tard, le plus
retentissant des désastres.
***
Mais cette lettre est longue, monsieur
le Président, et il est temps de conclure. J'accuse le
lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier
diabolique de l'erreur judiciaire, en inconscient, je
veux le croire, et d'avoir ensuite défendu son oeuvre
néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus
saugrenues et les plus coupables. J'accuse le général
Mercier de s'être rendu complice, tout au moins par faiblesse
d'esprit, d'une des plus grandes iniquités du siècle.
J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains
les preuves certaines de l'innocence de Dreyfus et de
les avoir étouffées, de s'être rendu coupable de ce crime
de lèse- humanité et de lèse-justice, dans un but politique
et pour sauver l'état-major compromis. J'accuse le général
de Boisdeffre et le général Gonse de s'être rendus complices
du même crime, l'un sans doute par passion cléricale,
l'autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des
bureaux de la guerre l'arche sainte, inattaquable. J'accuse
le général de Pellieux et le commandant Ravary d'avoir
fait une enquête scélérate, j'entends par là une enquête
de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans
le rapport du second, un impérissable monument de naïve
audace. J'accuse les trois experts en écritures, les sieurs
Belhomme, Varinard et Couard, d'avoir fait des rapports
mensongers et frauduleux, à moins qu'un examen médical
ne les déclare atteints d'une maladie de la vue et du
jugement. J'accuse les bureaux de la guerre d'avoir mené
dans la presse, particulièrement dans L'Éclair et dans
L'Écho de Paris, une campagne abominable, pour égarer
l'opinion et couvrir leur faute. J'accuse enfin le premier
conseil de guerre d'avoir violé le droit, en condamnant
un accusé sur une pièce restée secrète, et j'accuse le
second conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité,
par ordre, en commettant à son tour le crime juridique
d'acquitter sciemment un coupable. En portant ces accusations,
je n'ignore pas que je me mets sous le coup des articles
3O et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui
punit les délits de diffamation. Et c'est volontairement
que je m'expose. Quant aux gens que j'accuse, je ne les
connais pas, je ne les ai jamais vus, je n'ai contre eux
ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités,
des esprits de malfaisance sociale. Et l'acte que j'accomplis
ici n'est qu'un moyen révolutionnaire pour hâter l'explosion
de la vérité et de la justice. Je n'ai qu'une passion,
celle de la lumière, au nom de l'humanité qui a tant souffert
et q u a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n'est
que le cri de mon âme. Qu'on ose donc me traduire en cour
d'assises et que l'enquête ait lieu au grand jour! J'attends.
Veuillez agréer, monsieur le Président, l'assurance de
mon profond respect.
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Lettre d'Emile Zola à Alfred Dreyfus
A Alfred Dreyfus
Paris, 6 juillet 1899
Capitaine, si je n'ai pas été un des premiers,
dès votre retour en France (1), à vous
écrire toute ma sympathie, toute mon affection, c'est
que j'ai craint que ma lettre ne reste pour vous incompréhensible.
Et j'ai voulu attendre que votre admirable frère vous
ait vu, vous ait dit notre long combat. Il vient de m'apporter
la bonne nouvelle de votre santé, de votre courage, de
votre foi, et je puis donc vous envoyer tout mon coeur,
en sachant que maintenant vous me comprendrez. Ah!
ce frère héroïque, il a été le dévouement, la bravoure
et la sagesse. C'est grâce à lui que, depuis dix-huit
mois, nous crions votre innocence. Quelle joie il m'apporte,
en me disant que vous sortez vivant du tombeau, que l'abominable
martyre vous a grandi et épuré! Car l'oeuvre n'est point
finie, il faut que votre innocence hautement reconnue
sauve la France du désastre moral où elle a failli disparaître.
Tant que l'innocent sera sous les verrous nous n'existerons
plus parmi les peuples nobles et justes. À cette heure,
votre grande tâche est de nous apporter, avec la justice,
l'apaisement, de calmer enfin notre pauvre et grand pays,
en achevant notre oeuvre de réparation, en montrant l'homme
pour qui nous avons combattu, en qui nous avons incarné
le triomphe de la solidarité humaine. Quand l'innocent
se lèvera, la France redeviendra la terre de l'équité
et de la bonté. Et c'est
aussi l'honneur de l'armée que vous sauverez, de cette
armée que vous avez tant aimée, en qui vous avez mis tout
votre idéal. N'écoutez pas ceux qui blasphèment, qui voudraient
la grandir par le mensonge et l'injustice. C'est nous
qui sommes ses vrais défenseurs, c'est nous qui l'acclamerons,
le jour où vos camarades, en vous acquittant, donneront
au monde le plus saint et le plus sublime des spectacles,
l'aveu d'une erreur. Ce jour-là, l'armée ne sera pas seulement
la force, elle sera la justice. Mon
coeur déborde, et je ne puis que vous envoyer toute ma
fraternité pour ce que vous avez souffert,
pour ce qu'a souffert votre vaillante femme
(2). La mienne se joint à moi et c'est ce que nous
avons en nous de meilleur, de plus noble et de plus tendre,
que je voudrais mettre dans cette lettre, pour que vous
sentiez que tous les braves gens sont avec vous. Je vous
embrasse affectueusement L.a.s., coll. Mme Pierre-Paul
Levy. Corr. Bern., t. 11, p. 844-845
1. Dreyfus avait été informé de l'arrêt de révision le
5 juin. II avait quitté l'île du Diable le 9 juin, à bord
du croiseurSfax, où il avait été soumis au régime d'un
officier aux arrêts de rigueur. Dans la nuit du 30 juin
au ler juillet, il avait été débarqué à Port-Haliguen,
à la pointe de la presqu'île de Quiberon; à six heures
du matin, il avait été enfermé dans la prison militaire
de Rennes. Le 4 juillet, ses avocats, Edgar Demange et
Fernand Labori, lui avaient remis la sténographie du procès
Zola de février 1898 et l'enquête de la chambre criminelle
de la Cour de cessation. (retour au texte)
2. C'est Lucie Dreyfus qui répondit à la lettre
de Zola. Le 12 juillet, de Rennes, elle lui adressa
ces lignes: «Je ne pourrais vous dire l'émotion, la joie,
que vous avez données à mon marl en lui écrivant cette
belle, cette admirable lettre. II a été profondément heureux
des sentiments que vous lui exprimez et bien ému de vos
paroles dont l'élévation lui a été [sic] droit
au coeur. Merci, cher monsieur, pour lui et pour moi de
lui avoir procuré cette joie. Je me sens incapable de
vous exprimer ce que son coeur renferme pour vous, pour
son sauveur, d'immense reconnaissance, d'admiration profonde.
Il vous le dira lui-même le jour béni où nous serons enfin
heureux »(retour au texte) * Lettre
autographe signée
Nous avons emprunté une grande
partie d'un dossier d'Anne Brigaudeau
au site des infos d'antenne 2.et nous les remercions
extrait
du site de
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