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Le sac de Quiberon en 1746
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Nous
avons tiré cette page du Site de Christian Duic
que nous remercions infiniment
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Cet événement, tout aussi important que l'affaire
de Quiberon[1]
mais moins connu du public d’aujourd’hui, avait
eu lieu un demi-siècle auparavant, en 1746, ruinant
le commerce de toute la presqu’île.
Il avait beaucoup marqué les gens de l’époque sur
tout le littoral du Morbihan et même dans l’intérieur
des terres. Le recteur de Camors se remémore ainsi
de l’année 1746 comme celle où « les anglais
descendirent au Pouldu, attaquèrent Lorient, brûlèrent
Quiberon et firent mille pertinences »[2].
Voici donc ce qu’il se passa il y a 250 ans...
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La guerre de succession d’Autriche.
Situation de Quiberon.
Le débarquement anglais.
L’heure des bilans. -
Carte d'étendue des dégats
Analyse
de documents
Sources
La
guerre de succession d’Autriche
La guerre avec notre ennemi permanent,
l’Angleterre, est déclarée depuis deux années, au sujet
de la succession du dernier empereur de la dynastie des
Habsbourg sur les trônes autrichien et allemand. En fait,
pour la France et l’Angleterre, il s’agit d’un prétexte
pour reprendre un conflit colonial qui dure en Amérique
et aux Indes depuis la fin du 17e siècle.
En 1746, les anglais décident de détruire
le siège de la Compagnie des Indes à Lorient. Comme la ville
est particulièrement bien protégée par mer, avec la citadelle
de Port-Louis, les batteries de Groix, Larmor et Gavres,
ils décident d’une attaque par terre. Le 1er Octobre, une
escadre d’une cinquantaine de navires, commandée par l’amiral
Lestock, débarque au Pouldu les troupes du général Sinclair.
Celles-ci atteignent facilement le bois de Kéroman et commencent
le siège de la ville. Au bout d’une semaine, alors qu’aucun
renfort n’est encore en vue, les lorientais songent à se
rendre. Mais suite à des vents contraires, annonçant une
violente tempête, les anglais sont obligés de rembarquer
précipitamment. Le 9 Octobre, ils sont en mer, tandis que
les lorientais fêtent une victoire controversée[3].
Piégés par les éléments naturels, les navires sont bloqués
trois jours au Pouldu. Ils auraient pu être facilement bombardés
à partir de la côte, mais ne le sont pas par crainte d’une
nouvelle descente des troupes de Sinclair.
A partir du 12 Octobre, l’escadre anglaise
croise le long des côtes morbihannaises. Quatre de ses navires
poursuivent l’Ardent. Ce vaisseau français de 64 canons est rescapé d’une escadre
revenant d’Amérique. Il s’est perdu suite à la tempête.
La quasi-totalité de son équipage est atteinte de scorbut.
Dans le registre paroissial du Palais, le curé note que
« le douzième Octobre, quatre vaisseaux anglais, échappés de leur flotte,
poursuivent un navire du roi français de soixante-dix canons, qui fut obligé de faire côte au Port-Maria
de Quiberon, nommé l’Ardent, et le capitaine M. de Ste Colombe.
Il fut canonné depuis midi jusqu’à la nuit, s’étant défendu
jusqu’à la fin. On lui avait donné, par grâce singulière,
89 marins de Belle-Ile qui sortirent sains et saufs du combat.
Le treizième Octobre, la flotte anglaise passa devant Belle-Ile
sans faire aucune hostilité, partie du côté de la grande
côte, et l’autre passa devant la citadelle, ce qui donna
l’alerte à tout le pays... Elle entra le même jour dans
la baie de Quiberon où elle n’a fait que côtoyer tout le
temps... ».
Frustré par son échec à Lorient, l’amiral
Lestock pense à une nouvelle descente ailleurs. Dans un
rapport qu’il adresse à ses supérieurs à Londres, il précise
que la baie de Quiberon « est à égale distance de Brest et de Bordeaux, proche du Port-Louis, Lorient,
Le Croisic, Nantes, Rochefort, La Rochelle et de plusieurs
autres villes commerçantes, et rien ne peut plus contribuer
à la destruction du commerce français, et à notre prospérité,
qu’une escadre stationnée ici, car généralement tout navire
à destination d’un port quelconque de la baie de Biscaïe
vient reconnaître Belle-Ile, de sorte que, par une disposition
judicieuse permettant aux croiseurs de se relever mutuellement,
tandis que les vaisseaux de ligne seraient au mouillage
dans cette baie excellente, on pourrait retirer de grands
avantages, ainsi que frustrer les desseins de l’ennemi,
par le blocus de ses ports et l’observation de ses mouvements ».
Les anglais se préparent donc à un débarquement à Quiberon.
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Situation de Quiberon
Jusqu’au milieu du 19e siècle, Quiberon
avait un visage quelque peu différent de celui que connaissent
les touristes d’aujourd’hui. Les premiers voyageurs remarquent
l’absence complète d’arbres, des dunes à perte de vue, l’arrêt
de la diligence au gué de l’isthme lors des marées hautes[4],
les murets de granit, qui prolongent les maisons, longent
les chemins, enserrent les champs. Quelques peintres et
écrivains admirent aussi le contraste des couleurs, entre
le bleu de la mer, le gris des falaises, le sable blanc
des plages... Ce n’est que pour le passage de la voie de
chemin de fer dans les années 1880, que l’isthme sera surélevé
et renforcé, que les dunes seront fixées par des plantations
de pins.
Sous l’Ancien Régime, la presqu’île appartient
entièrement et directement au domaine royal, relevant de
la sénéchaussée d’Auray. Aucun fief, aucun noble, seuls
quelques bourgeois et de nombreux roturiers. La population
doit être d’environ 1500 personnes en 1746.[5]
Elle est répartie dans une vingtaine de villages comptant
quelques 300 foyers. Les maisons sont modestes et petites,
ne valant guère plus de 300L[6].
Elles sont couvertes de chaume, rarement d’ardoises. Les
plus belles semblent situées au Petit-Rohu. Joseph Le Livec
y possède une grande maison et une étable pour 1000L, François
Le Maux, trois maisons et une belle grange pour 2500L, Patern
Le Bras, deux maisons, une grange, une porte cochère en
pierre de taille, une étable et un fournil pour 2500L. Les
autres importants propriétaires paysans sont Vincent Gourhel
avec six maisons à Kervihan pour 1500L, Simon Le Prezec
avec trois maisons et une grange à Keridanvel pour 1800L,
la veuve Job Le Toullec avec une grande maison, quatre étables,
un hangar avec un four à Kerboulevin pour 1500L, Jeanne
Michel avec trois maisons à Kergroix pour 1000L, etc...
Les quiberonnais s’activent à l’agriculture,
avec notamment un important élevage ovin dix fois plus important
que celui des bovins. Il y a au moins 1000 moutons sur la
presqu’île, dont plus de 200 dans les villages de St Julien
et du Manémeur. Les troupeaux sont la possession d’une quarantaine
de familles. Les plus importants appartiennent à Jacques
Henry du Manémeur avec 82 bêtes et à Jeanne Rotureaux de
Kervozes avec 74anoùaux. Il est vraisemblable que
le paysage quiberonnais de l’époque ressemble quelque peu
à celui actuel de l’île d’Ouessant. Pour les autres élevages,
les familles ont souvent un cochon, mais n’ont qu’une ou
deux vaches ou génisses, pratiquement pas de boeufs ni chevaux.
En fait, les travaux des champs, souvent de faible étendue,
s’effectuent sans l’aide de ses derniers animaux. Laurent
Perodo du bourg possède le plus important élevage avec six
bovins.
Prix de quelques biens
en 1746 (L) |
| 1 chasse-marée |
600 à 900 |
| 1 chaloupe de pêche |
600 à 700 |
| 1 filet à sardine |
15 |
| 1 barril de rogue |
40 |
| 1 barrique d'huile |
100 |
| 1 barrique de sardines pressées |
50 |
| 1 bâtiment de presse vide de 900 m2 |
2000 |
| 1 maison moyenne |
200 à 300 |
Quiberon n’est pas vraiment une terre
agricole. Comme le faisait remarquer l’Amiral Lestock, de
part sa situation, la presqu’île est au centre d’un commerce
maritime très prospère. Ce commerce concerne surtout la
sardine, dont la pêche se développe extraordinairement depuis
la fin du 17e siècle. La saison s’étend de mai à octobre.
Une chaloupe de pêche jauge 2 ou 3 tonneaux sans ponton,
mesure environ 8 mètres, porte un grand mat et un mat de
misaine. Les agrès et apparaux consistent en deux à quatre
avirons, en grappins munis de leurs haussières, en cordages.
Quatre à cinq hommes, dont le maître d’équipage et un mousse,
embarquent à bord pour une journée qui commence de bon matin.
Les eaux entre Quiberon, Belle-Ile et la rivière d’Etel,
sont alors très riches en poissons. Les fonds y atteignent
à peine 12 brasses. 15 à 35 filets de 15 brasses de long
et 6 mailles différentes sont utilisés. Six sont parfois
joints, lorsque la sardine est abondante. 40.000 peuvent
alors être pêchées d’un seul coup. Pour appâter, la rogue
de maquereau ou de morue, venant de Norvège, est utilisée.
Le baril, consommé en une ou deux journées de pêche, coûte
40L. C’est souvent de ce prix que dépend le bénéfice des
pêcheurs.
Une partie de la pêche est emportée directement
en mer par les chasse-marée, navires pontés de 4 à 8 tonneaux,
montés de 4 à 6 hommes. Ces derniers abordent les chaloupes
puis expédient leurs cargaisons sur la côte de Vannes jusqu'à
Nantes et même Bordeaux. En fin de matinée, l'autre partie
de la pêche est ramenée au port par la chaloupe même, les
pêcheurs marchant pieds nus au milieu des poissons entassés
au fond du bateau. Quelques sardines sont consommées fraîches
ou « en vert », mais une grande partie est salée
et pressée en barrique pendant une dizaine de jours. Cette
méthode permet d’en extraire l’huile en empêchant leur conservation,
alors que l’industrie des conserveries ne débutera qu’un
siècle plus tard. Une barrique contient 6 à 9000 sardines
pressées selon leurs tailles. Elle est vendue 50L en 1746.
Pour 30 à 40 de ces barriques, est obtenue une barrique
d’huile, dont la valeur atteint 100L. Les bâtiments des
presses sont plus ou moins vastes, de 120 à 1200 m2.
Il y travaille un personnel assez nombreux de commis, de
tonneliers, de barilleurs, de saleurs. Les réserves de sel
sont importantes, pour plusieurs jours d’avance. Un fût
coûte environ 4L. Les magasins annexes disposent de tous
les matériels et accessoires utiles aux navigateurs, tels
que voiles, cordages, poulies, câbles, avirons, mats, goudrons,
grappins, ancres. Les pêcheurs y achètent également leurs
filets et la rogue.
Port-Haliguen est le port le plus important
de la presqu’île de Quiberon, avec une dizaine de presses
et près de quarante bateaux. Suit le Port-d’Orange avec
une quinzaine de bateaux. Au 18e siècle, il n’y a par contre
pas d’installations portuaires à Port-Maria et à Portivy,
si ce n’est qu’une petite cale servant d’escale occasionnelle
à un navire de faible tonnage. Ce n’est qu’à la fin du 19e
siècle que seront construits les brise-lames protégeant
efficacement leurs havres. Les embarquements pour Belle-Ile
se font aussi à Port-Haliguen. Par contre au Beg-Rohu, où
se situe de nos jours l’Ecole nationale de voile, le sieur
Andrieux a construit une presse et possède trois chaloupes
de pêche. Au total, en 1746, Quiberon possède 26 chaloupes
de pêche, 20 chasse-marée, 8 barques, une douzaine de magasins
et presses à sardines. A titre comparatif, Port-Louis[7],
qui est l’un des plus grands ports sardiniers avec Douarnenez,
Concarneau et Belle-Ile, possède une vingtaine de presses
et une soixantaine de chaloupes. 2400 à 4000 barriques de
sardines pressées y sont produites chaque année, 1500 à
1800 à Quiberon. Le commerce de la sardine, avec celui des
toiles de chanvre, du cuir, du beurre, des vins, des grains,
rapporte plus de 200.000 livres annuelles à la presqu’île.
Barques et chasse-marée quiberonnais naviguent sur toute
la côte Atlantique jusqu’en Espagne.
Pratiquement toute l’industrie sardinière
est détenue par la bourgeoisie, y compris les chaloupes
de pêche, dont le prix s’élève de 600 à 700L. A Port-Haliguen,
le sieur Le Port possède 12 chaloupes, 2 chasse-marée, 4
barques, des presses pour plus de 35.000L. Le sieur Grégoire
Le Toullec possède lui 4 chaloupes, 2 barques, une presse
au Port-d’Orange, une autre presse au Port-Haliguen, pour
un total de près de 14.000L. Les autres bourgeois sont très
loin derrière, avec des biens ne dépassant pas 5000L ou
à peine, tels que les sieurs Andrieux, Bernard, Livoys de
Kerfily, et la demoiselle Penpont, une riche héritière.
Néanmoins, quelques familles plus modestes possèdent en
co-propriété des chasse-marée, tel que celles de Vincent
Le Port, Vincent Henry, Jean Le Corvec au Port-Haliguen,
de Corentin Guégan, Jean Le Visage, Thomas Chouic au Port-d’Orange.
Ces navires valent de 600 à 900L selon leurs états. A Port-Haliguen,
la veuve Henry en possède trois vieux, en association avec
Charles Trevedy et Jean Guégan. Avec François Loho et Guillaume
Guégan, elle loue aussi les trois grandes presses de la
demoiselle Penpont. En effet, les bourgeois n’exploitent
pas toujours directement leurs biens. Le sieur Livoys de
Kerfily ne conserve qu’une de ses trois presses, tandis
qu’il afferme les deux autres à Jean Maderan et au sieur
Kerprat. Quant aux chaloupes, elles sont louées aux pêcheurs,
qui reçoivent leurs salaires des bourgeois, rogue déduite.
Par contre, à Port-Louis, elles appartiennent en général
aux maîtres d’équipage et à leurs familles. Grâce au commerce
de la sardine, certains marchands s’enrichissent considérablement.
A défaut d’anoblissement, et pour se distinguer de leurs
autres parents, certains bourgeois rallongent alors leur
patronyme, comme Grégoire Le Toullec de La Falaise.
Pour protéger ce commerce, une dizaine
de batteries est construite sur la presqu’île, au sud du
côté du bourg de Locmaria, à l’est du côté de la baie. A
l’ouest, les falaises de la Côte Sauvage assurent une défense
naturelle. Au début de la guerre, ces batteries sont dans
un triste état. En janvier 1746, le ministre de la Marine
prévoit leurs réparations pour plus de 10.000L. Mais lorsque
les anglais approchent de Quiberon en octobre, il n’y a
que 18 canons disponibles avec très peu de munitions. Bien
que très mal entraînée et encadrée, la milice garde-côte,
composée de quelques dizaines d’habitants de la presqu’île,
récupère 250 fusils de l’Ardent, échoué près de
la plage de Port-Maria, après son canonnage par les anglais.
Les 64 canons du vaisseau ne sont par contre pas récupérables[8].
Quant à l’équipage, une partie est évacuée dans l’église
du bourg, aménagée en hôpital provisoire. L’autre partie,
40 malades intransportables, est abandonnée dans l’entrepont
du navire[9].
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Le
débarquement anglais
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Fort-Penthièvre au 19e siècle
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Le 15 Octobre au matin, plus de cinquante
navires anglais s’alignent dans la baie de Quiberon. L’amiral
Lestock somme la presqu’île de se rendre sans condition
et menace de tout mettre à feu si le moindre anglais est
tué. Peu après, les navires les plus légers s’approchent
de la côte. Le tir de leurs canons couvre le débarquement
des troupes du général Sinclair sur les plages de la baie.
La riposte est inexistante. La milice abandonne armes et
batteries, la population affolée s’enfuit vers le continent.
C’est l’exode, avec des convois de chariots et de bêtes.
Les anglais, qui espèrent bien ravitailler en bétail et
en victuailles leur escadre, détachent alors une partie
des premiers soldats débarqués, 150 Highlanders, sur la
colline qui surplombe l’isthme. Ils contrôlent ainsi l’accès
par terre de Quiberon. Ils stoppent les fuyards, et surveillent
aussi les éventuelles contre-attaques du continent. Ils
remblaient le passage de la Palue, où se situe déjà une
petite redoute, avec du sable et du goémon pour former un
fort assez élevé, muni de 8 canons. Les autres troupes sont
réparties sur l’ensemble de presqu’île, et notamment sur
les plages de la baie, où les tentes forment une longue
file visible depuis Carnac. En tout, 6000 soldats anglais
sont débarqués de 200 chaloupes.
Le temps que ce dispositif soit mis en
place, au moins 400 habitants[10]ont
réussi à s’échapper.
Le Dimanche 16 Octobre, 17 chariots chargés
de femmes, d’enfants et de meubles arrivent encore à Plouharnel
et à Carnac. Les habitants du nord-ouest de la presqu’île,
plus proches de l’isthme et non directement exposés aux
tirs anglais de la baie, semblent déserter leurs villages
de Le Pranner, Keridanvel, Kerbourgnec, Kergroix, Kervihan,
Kerboulevin, Kernavest. Plus tard, y découvrant les maisons
vides, sans bétail ou presque, les anglais brûlent plus
de 120 bâtiments. Ailleurs, le cheptel est tué ou emporté
à bord des navires, en tout dans la presqu’île 1142 moutons,
93 vaches et génisses, 117 cochons. Les troupes ne trouvent
par contre que deux bœufs à Kerhostin chez Michelle Maderan,
et trois chevaux, un à Kervozes chez Gilles Mallet, les
deux autres au Roch-Priol appartenant à Joachim Le Diraison
et à Pierre Michel. Ces animaux d’attelage, déjà pas nombreux,
ont en fait participé à l’évacuation d’une partie des quiberonnais
avec leurs chariots[11].
Les anglais s’approvisionnent aussi avec 200 barriques de
sardines pressées, 60 tonneaux de grains, la poudre du roi
qu’ils trouvent à Port-Haliguen.
L’ennemi a une volonté de brûler, piller,
violer. Au Roch-Priol, le prieuré de Saint Clément et ses
quatre métairies, qui viennent d’être rénovées, sont incendiés.
La réserve de grain, qui n’a pu être entièrement emportée,
est dispersée sur le sable. Les chapelles de Lotivy, St
Pierre et St Julien sont saccagées et profanées. Dans l’église
de Locmaria, les têtes des saintes statues sont remplacées
par des têtes d’animaux. Trois cloches, les fonds baptismaux
et le tabernacle sont emportés. Les registres paroissiaux
sont lacérés. Le recteur Joseph Bourdat affirme qu’il est
resté « dans son presbytère jusqu’à la dernière
extrémité, de sorte qu’il ne lui a pas été possible de sauver
le moindre de ses effets. L’ennemi, non content d’avoir
pillé et emporté tout ce qui pouvait y être, même jusqu’à
la bibliothèque, a rompu et brisé tous les meubles de bois,
portes et fenêtres, boissures de cheminées du presbytère,
de sorte qu’il ne lui reste que le seul habit qu’il avait
sur le corps, lorsqu’il est sorti de l’île, et réduit à
coucher sur la paille, et sa perte est au moins de la somme
de 3000 livres ». Les pertes des deux curés sont
estimées à 1600L. De nombreuses autres maisons, sans être
brûlées, ont subi des dommages identiques. Les plus importantes
pertes d’effets mobiliers sont estimées à 800L pour Louis
Talmon de St Julien, à 700L pour Vincent Guégan de Kerboulevin,
à 600L pour Philippe Le Port de Port-Haliguen. Le sieur
Bernard a perdu son argenterie. Mais quelques paysans peu
scrupuleux profitent aussi du passage des anglais pour voler
dans les maisons désertées. Plus tard, ils seront condamnés
par la juridiction royale de la sénéchaussée d’Auray.
De grands ravages sont effectués dans
les ports de Quiberon. Les bourgeois y perdent presque tous
leurs biens. Presses et magasins sont incendiés après le
vol ou la destruction de tous les effets. Au Beg Rohu, le
sieur Andrieux perd pour plus de 3200L de produits notamment
40 barriques de sardines pressées, 35 fûts de sels, 5 barils
de rogue et 40 filets. Le sieur Grégoire Le Toullec perd
5000L d’effets, le sieur Le Port 8000L avec notamment une
provision de 12 nuits de sel. Pratiquement tous les navires
sont incendiés, notamment la barque St Nicolas de 70 TX,
achetée à Belle-Ile depuis seulement cinq mois par Grégoire
Le Toullec. Seules deux barques, le St Grégoire de 25 TX,
appartenant au même Le Toullec, et le St Louis de 50 TX
au sieur Le Port, sont réquisitionnées par les anglais.
Au Port-d’Orange, deux chasse-marée sont partiellement détruits,
tandis que la chaloupe de pêche de François Plumer est coulée.
Pendant que les anglais se livrent au
pillage, la contre-attaque s’organise sur le continent.
Le 16 Octobre, après un rapide passage à Lorient, le chevalier
Olivier De Kermellec arrive de Rennes, selon les ordres
du roi. Il place ses troupes le long de la côte : six compagnies
de cavalerie du régiment d’Eudicourt à Erdeven, 840 hommes
de la milice garde-côte et de la milice bourgeoise d’Auray
à Plouharnel, six compagnies de Dragons et deux bataillons
de milice bourgeoise de Rennes à Carnac, 1200 hommes de
la capitainerie garde-côte d’Auray entre La Trinité, Crach
et Locmariaquer, soit au total près de 6000 hommes. Le quartier
général est fixé à Carnac. A défaut de délivrer la presqu’île,
l’objectif est d’éviter une incursion des anglais sur le
continent. Les troupes observent, se renseignent, mais ne
bougent guère. Les quelques ordres sont mal compris, non
exécutés. Les désertions s’amplifient au fil des jours,
notamment chez les paysans, non habitués à manier l’arme.
Le 18 Octobre, le duc de Rohan arrive
à Auray. Il prend le commandement de 300 nobles décidés
d’apporter un renfort à Olivier De Kermellec. Mais ce dernier
pense qu’à Quiberon « les ennemis peuvent y former un bon établissement, et s’y soutenir abrités
de tous les vents, et s’empareront aisément de l’île d’Houat,
de l’île d’Hoedic et de Belle-Ile, et si on leur donne le
temps de s’accommoder, ils en feront un second Gibraltar
et adieu le commerce de la Bretagne ! Ceci est bien plus
important que Lorient, où jamais ils ne pourront faire un
établissement solide ».
Effectivement, dès le 19 Octobre, les
anglais bombardent Houat, qui se rend le lendemain matin.
Ils y mettent le feu et y rasent toutes les fortifications.
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L’heure
des bilans
Après une semaine, Kermellec imagine un
plan d’attaque la nuit à marée basse, avec trois colonnes
parallèles, mais les anglais se préparent à rembarquer.
Le Vendredi 21 Octobre, dans une dernière
exaction, ils mettent encore le feu à St Julien . Près de
90 bâtiments sont détruits dans ce seul village, dont l’auberge
de Vincent Le Rouzic et les deux superbes maisons du sieur
Livoys de Kerfily, composées de trois salles basses couvertes
d’ardoises[12].
Les flammes sont visibles depuis Carnac. Les dégâts sont
évalués à plus de 22.000L.
Le lendemain, 22 octobre, vers 14H, les
dernières chaloupes anglaises s’éloignent de la côte. Kermellec
se rend aussitôt dans la presqu’île avec quelques centaines
d’hommes. Il constate l’étendue du pillage, mais pense qu’il
s’agit d’un juste retour des choses devant l’esprit peu
combatif des paysans. Il croit aussi « qu’il est important de faire un fort dans cette île, de peur qu’il ne prenne
envie aux anglais d’y revenir l’année prochaine ».
Les canons des batteries, qui n’ont pu être embarqués, ont
été abandonnés, souvent détruits.
Le Dimanche 23, les anglais retournent
à Houat.
Le 24, ils attaquent Hoedic. Le 26, ils
libèrent 62 prisonniers faits dans ces îles, où ils ont
débarqué 2000 soldats. Dans les nuits qui suivent, craignant
une attaque de Belle-Ile comme les hollandais en 1674, près
de 600 hommes, dont les troupes du duc de Rohan, traversent
les coureaux jusqu’au Palais. Mais le soir du 28, manquant
déjà de vivres, l’escadre britannique met cap sur l’Angleterre.
Le Samedi 29 au matin, il ne reste plus que quatre vaisseaux
à l’horizon.
Carte d'étendue des dégats
Le 5 Novembre, le
duc de Penthièvre arrive à Quiberon. Agé de 21 ans, petit-fils
de Louis XIV, il est amiral de France et gouverneur de Bretagne.
Touché par la ruine du pays, il ordonne qu’un état des dégâts
soit officiellement dressé. Onze des plus grands villages
ont été brûlés, les animaux ont été tués, mangés ou emportés,
les navires ont été enlevés ou détruits, les effets et meubles
ont été volés, le commerce est à néant. L’ensemble est évalué
à plus de 400.000 livres. Les habitants réclament alors
un secours « pour pouvoir rétablir leurs maisons,
leurs magasins et leur commerce, et pour avoir des grains
et des bestiaux, afin que leurs terres ne demeurent pas
sans culture, se trouvant aujourd’hui dans la plus extrême
indigence... ». A défaut d’une aide matérielle,
les Etats de Bretagne réunis à Vannes décident de les exonérer
du dixième et de la capitation pour les années 1747 et 1748[13].
Mais quelque temps plus tard, les quiberonnais se plaindront
que les grâces avaient été arrêtées dans leurs cours, et
qu’elles n’étaient jamais arrivées jusqu’à eux.
Néanmoins, Quiberon se redressera assez
rapidement du sac anglais, à la fin de la guerre en 1748.
En 1758, dix de ses navires déchargeront du sel et d’autres
marchandises dans le port de Quimper. D’autres reprendront
le commerce avec l’Espagne. Grâce au duc de Penthièvre et
sur les conseils de De Kermellec, un fort sera construit
à partir de 1747 pour protéger l’entrée de la presqu’île.
Il prendra le nom du duc, tout comme l’isthme, mais ne sera
réellement achevé qu’au 19e siècle. Quant aux anglais, ils
s’intéresseront encore à la région considérée comme stratégique.
Toutefois, ils ne descendront pas à Quiberon, mais en 1761
à Belle-Ile, qu’ils détiendront pendant deux années, et
en 1795 à Carnac, pour le débarquement des émigrés...
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page d'histoire
Analyse
des documents
Les dégâts sont inventoriés dans
deux états différents par village, l’un pour les
bestiaux tués et enlevés, l’autre pour les maisons
incendiées « par l’ennemi au mois d’Octobre
1746 dans la presqu’île de Quiberon en Bretagne,
fait par le Sieur Marion, directeur des domaines
de son altesse sérénissime Monseigneur le duc de
Penthièvre, aux fins d’ordre de Mgr de Viarme, intendant
de Bretagne, donné à Quiberon, le prince y étant,
le 6 Novembre 1746 ». Ce second document mentionne
aussi l’état des navires et effets brûles, ainsi
que l’état du produit du commerce.
Dans un premier temps, les deux
documents ont été informatisés et réunis en un seul
fichier. Plusieurs erreurs de calcul ont alors été
détectées, notamment le nombre de maisons détruites
qui s’élève à 164 et non à 155. Ensuite, grâce à
divers tris de données, l’analyse historique a été
facilitée, y compris pour des détails non perçus
par les précédents auteurs.
Les documents apparaissent finalement
très intéressants pour connaître la situation socio-économique
de Quiberon au milieu du 18e siècle. Quelques riches
propriétaires paysans, l’importance du cheptel ovin,
la belle flotte quiberonnaise, l’influence de la
bourgeoisie sur le commerce y sont décrits plus
ou moins clairement. La superficie et le nombre
des presses sont indiqués, comme le prix de plusieurs
produits et biens.
Au niveau des événements, deux
remarques s’imposent. D’une part, si peu de bœufs
ou chevaux ont été pris par les anglais, c’est qu’ils
ont servi à l’évacuation des habitants avec leurs
charrettes, alors que moutons et porcs moins dociles
ne devaient pas passer inaperçus à l’isthme. L’élevage
bovin n’était de toute façon pas bien important,
juste un complément de ressources pour une population
surtout maritime. D’autre part, les villages désertés,
où il n’y avait pas ou peu d’animaux, avaient été
brûlés.
Il faut rester méfiant quant aux
chiffres. L’inventaire officiel mentionne 364.000L
de dégâts. Toutefois, certains biens n’y ont pas
été estimés, comme le prieuré de St Clément avec
ses métairies, les chapelles et l’église paroissiale,
les meubles volés, les portes et fenêtres démolies.
L’état des animaux n’est aussi que numérique. Tout
cet ensemble serait estimé à environ 60.000L supplémentaires,
ce qui porterait à un total général de 424.000L.
Toutefois, de l’inventaire officiel, l’état du produit
du commerce peut paraître subjectif avec une estimation
à 205.000 livres. En fait, les habitants de l’époque,
dont les bourgeois, jugeaient sans doute qu’il fallait
demander beaucoup pour être sûr d’obtenir un minimum
de réparations...
Total des pertes subies par Quiberon
(en L)
| Perte officielle des biens |
159.060 |
| Perte des biens divers |
60.000 |
| Perte du commerce des sardines |
90.000 |
| Perte du commerce des chasse-marées |
35.000 |
| Perte du commerce des barques |
20.000 |
| Perte du commerce de divers produits |
60.000 |
| TOTAL GENERAL |
424.060 |
-
Tableau récapitulatif des dégâts
par village
-
Liste des biens détruits
par habitants
-
Liste des biens détruits par
villages (non publiée)
-
Liste des navires détruits
ou enlevés (non publiée)
|
Sources archivistiques et
bibliographiques de Christian Duic
 |
Archives départementales
d’Ille-et-vilaine: Descente des anglais sur
les côtes de Bretagne (1746-1754) C1083. |
 |
Attaque des anglais contre la ville de Lorient, pillage de Quiberon
(Octobre 1746), Albert Macé, in Association
bretonne, 1887, p. 230-243 / Lafoylie Vannes 1888.
|
 |
La descente des anglais dans la presqu’île de Quiberon en 1746 -
récit d’un témoin, Henry Céard, in Bulletin
de la Société Polymatique du Morbihan, 1905, p.
323 / Galles Vannes 1906. |
 |
Les anglais à Quiberon en 1746, Colonel Juge, in Bulletin de
la Société Polymatique du Morbihan, 1927, p. 34.
|
 |
Quiberon, presqu’île au cours des siècles, Charles Floquet, Ed.
Hérault 1985. |
 |
Vie et société au Port-Louis, Henri-François Buffet, Ed. Bahon-Rault
1972. |
[1] Dans tout cet article,
Quiberon désigne l’ensemble de la presqu’île, et Locmaria
le bourg de la paroisse. La commune de St Pierre n’a été
détachée de Quiberon qu’en 1856.
[2]
Des annotations semblables ont été faites dans les registres
paroissiaux de Riantec, St Gildas de Rhuys, St Patern de
Vannes, Grand-Champ, Plaudren, Remungol, Noyal-Pontivy,
Lanvaudan, Calan...
[3]
Suite à ces événements, l’église Saint-Louis est dédiée
à Notre-Dame des Victoires. Lorient renforcera aussi ses
remparts, qui seront ensuite démolis vers 1930.
[4]
Pour cette raison, au fil des siècles et des documents,
Quiberon est parfois considérée comme une île.
[5]Estimation
faite sur la base de 5 personnes par foyer, sachant qu’il
avait environ 300 foyers en 1746. Ceci est compatible avec
la population de près de 2000 personnes recensées dans le
tableau de division administrative de la population du Morbihan
au 01-01-1806 (ADM - R954). La presqu’île recense aujourd’hui
environ 7000 personnes entre les deux communes de Quiberon
et de St Pierre.
[6]
Il n’existe pas de correspondance entre les livres tournois
(L) utilisées sous l’Ancien Régime, et nos francs actuels.
Toutefois, pour comparer le pouvoir d’achat vers le milieu
du 18e siècle, 10L correspondait au choix : à la solde d’un
matelot débutant dans la Royale, à un lit-clos, à une dizaine
de draps ou de chemises, à 4 poëles, à une petite vache,
à deux génisses, à un cochon.
[7]
Avec les actuelles communes de Riantec, Locmiquelic et Gavres.
[8]
Quelques uns, longs de 2m80, ont été retrouvés lors de dragages
de Port-Maria dans les années 1960.
[9]
D’après les documents, ces 40 malades périrent soit noyés
lorsque l’Ardent se renversa à la basse mer, soit carbonisés
lors de l’incendie du navire par les anglais dans la nuit
du 15 au 16 Octobre.
[10]
Estimation faite sur les 85 maisons brûlées des villages
du nord-ouest, en comptant cinq personnes par foyer.
[11]
Le 18 Octobre, il n’y a pas assez de charrettes disponibles
dans la presqu’île pour transporter les scorbutiques de
l’église de Quiberon à l’hôpital de Port-Louis. Ils sont
donc transférés par voie de mer.
[12]
Ces maisons se situaient à l’emplacement de l’actuelle auberge
du Vieux Logis.
[13]
Cette exonération peut être estimée à une moyenne de 40L
par foyer pour les deux années.
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